dimanche 5 juillet 2009

Les derniers des Mohicans et le "style français"

Puisque je suis pleine d'énergie négative et qu'il faut bien que je me défoule sur quelqu'un, c'est l'Académie qui va prendre. Après tout, on est ridicule ou on ne l'est pas et, dans mon cas, j'assume. C'est mal de s'en prendre à des vieillards, je sais, mais outre que "libre aux nouveaux d'exécrer les ancêtres : on est chez soi et on a le temps", ce n'est pas leur âge que je leur reproche, mais leur manière d'écrire.

Car les académiciens écrivent, certes, mais, franchement, pour ce qu'ils écrivent, était-il vraiment besoin de leur mettre sur le dos un habit ridicule ( mais délicieusement folklorique, il est vrai ) et de les monter autant en épingle ?

De fait, les académiciens écrivent à l'image de leur dictionnaire : ils sont chargés de conserver la pureté de la langue française ? leur écriture est, de même, un pur archétype du "style français", voire pire : "de l'esprit français".

Qu'est-ce que l' "esprit français" ? Eh bien, c'est simple : l' "esprit français", c'est ce petit quelque chose de teeeellement spiritueeeel, ces descriptions léchées qui font faux Saint-Simon, ces phrases si polies et repolies qu'elles en perdent tout naturel et deviennent tout ce qu'il y a de plus artificiel : en bref, qui sonnent faux.

Les écrivains de l'Académie n'écrivent pas pour écrire, ils n'écrivent pas pour saisir la vie, pour exprimer par leurs mots quelque chose d'essentiel et de désespérément indéfinissable ; ils écrivent pour ressembler à un standard, à un moule : celui du style français. C'est d'ailleurs pour cela qu'ils sont entrés à l'Académie : ils correspondaient parfaitement au moule et, comme les médiocres ridicules cherchent toujours à rester entre eux et n'admettent donc que leurs pareils pour ne pas risquer de se remettre en question, ils correspondront toujours au moule.

Voilà ce que je me disais il y a quelques mois, en lisant L'Irrégulière d'Edmonde Charles-Roux. Pardon : Edmonde Charles-Roux de l'Académie Goncourt. Oui, je sais, l'Académie et l'Académie Goncourt ne sont pas la même chose, mais, au fond, le diagnostic est le même ( un de mes profs disait très méchamment, mais assez justement : "A part Proust, pouvez-vous me citer un roman "distingué" par le Goncourt dont on parle encore aujourd'hui ?" ).

Je lisais donc L'Irrégulière, parce que j'avais vu Coco avant Chanel et que cela m'avait donné envie de jeter un coup d'oeil au roman dont il était l'adaptation. Au début, je me suis dit "pas si mauvais", mais quelque chose me gênait, puis j'ai commencé à avoir une légère indigestion de "style français" ( je dis "légère", parce que j'ai quand même fini le bouquin ; d'un autre côté, j'ai aussi fini Dan Brown pour faire plaisir à ma mère et à mon frère et je m'en servirais à peine dans mes toilettes, alors... ). J'ai failli écrire "trop de bien écrire tue le bien écrire", mais en réalité, ce n'est pas exactement ce que je veux dire ; "trop d'imitation du bien écrire tue l'écrire". Ce n'est pas un infâme brouillon, comme Dan Brown, mais c'est si artificiel et conforme que cela n'apporte pas grand chose à la littérature.

Je vais vous donner un exemple, pour, comme dirait Isocrate, "ne pas sembler faire le plus facile, critiquer ce qu'ont dit les autres" sans rien démontrer du tout. Je vais vous citer le tout début du prologue, décrivant les Cévennes, terre d'origine de la famille de Gabrielle Chanel.

C'est au sud de la France une terre jamais conquise. Effleurée seulement.
Il ne fait guère de doute qu'Hannibal lui-même... A la tête de ses éléphants et de ses Carthaginois, il opta pour un détour plutôt que d'attaquer de front la terre cévenole, cette barrière granitique, arc-boutée en travers de sa route comme un chat en colère.
Vint le temps des Césars. On se laissa romaniser, mais de loin. Et se manifesta aussi, en dépit des maigres ressources locales, un indéniable génie du commerce. C'est ainsi que le fromage des Gabales fit les délices des tables romaines. Voilà qui vaut d'être noté. Le meilleur du tempérament cévenol est là, dans cette force à fermer son coeur à la difficulté, à la pauvreté.
Quand se disloqua l'Empire, on vit le sac de Rome par les Barbares. Mais les mêmes Barbares vinrent battre au pied des Cévennes sans les submerger... Comme si les gens de guerre redoutaient instinctivement une région qu'ils pressentaient plus ouverte aux idées qu'aux hommes. Et deux siècles plus tard, toujours à l'ombre serrée des forêts, toujours au couvert des grottes, les montagnards du Gévaudan, les pasteurs de Villefort dominaient encore, et de très haut, les vallées étroites où glissait l'ombre cruelle des chevaliers de l'Islam. Les Arabes... Eux aussi renoncèrent.
Ainsi rien, ni les Sarrasins, ni les Anglais du Prince Noir, ni la peste, rien vraiment au cours des siècles ne troubla ces solitudes, hormis quelques pillards et les loups.
Tel est le génie d'une région si isolée du monde que s'y sont perpétués jusqu'à nos jours les caractères physiques de ses premiers occupants. Telles sont les origines de l'énigme fondamentale que pose un certain type féminin, une certaine beauté... C'est à la chevelure sombre des tribus venues d'Asie Mineure, aux cheveux drus et noirs des Gabales que les paysanes cévenoles doivent leurs airs de prophétesses. Et le port de tête qu'ont certaines femmes, là-bas... Et cette démarche à ne pas toucher terre...

Non, non, tout cela n'a pas été écrit dans les années 1880 ou 1930, mais bel et bien en 1974. Ah là là, le "génie français"... Vous remarquerez tout d'abord le thème général, celui de la terre, pour ne pas dire du terroir. C'est si subtilement énoncé qu'on pourrait presque avoir "nos ancêtres les Gaulois" : les cévenols sont d'une race ancienne, à part, que Tous les Peuples ont Craint, Carthaginois, Romains, Barbares, Sarrasins, Anglais... Manquent plus que les Prussiens et le tableau serait complet.

Vous noterez d'ailleurs la métaphore sousjacente des "vagues de l'Histoire" : "battre au pied des Cévennes sans les submerger" Et aussi "l'ombre cruelle des chevaliers de l'Islam" : tadaaa ! que d'effets ! que de points de suspension pour laisser planer le doute, susciter le rêve...! On sent son petit Gradus par derrière : "les points de suspension laissent l'énoncé en suspens, permettent de donner la possibilité au lecteur de rêver à son aise, suggèrent, évoquent plus qu'ils ne décrivent". Et là, du point de suspension, on en a ! Mes préférés, ce sont les premiers : "On dit qu'Hannibal lui-même..." Hannibal lui-même quoi ? N'a pas vu la nécessité de se coltiner ces montagnes quand il pouvait passer par l'étroite plaine entre les Cévennes et la Méditerranée ( car il y a un espace entre ces montagnes et la mer : je me demande où elle a vu les Cévennes lui barrer la route ) pour atteindre son seul et unique objectif, l'Italie ? C'est tout à fait sensé, d'autant qu'il savait qu'il ne pourrait couper aux Alpes !

En même temps, on vous décrit un "Cévenol éternel", pardon, le "tempérament cévenol" : il est farouche, on l'aura compris et l'insistance sur le milieu sauvage où il vit ( admirez l'allusion à la Bête du Gévaudan ! ) est, là encore, tout ce qu'il y a de plus légère ( "à l'ombre serrée des forêts", "au couvert des grottes" : c'est limite si elle ne nous le décrit pas vêtu de peaux de bête ; on dirait les descriptions des barbares chez Sidoine Apollinaire ! Je vous en donnerai si vous êtes sages ). Pis en plus on nous dit qu'ils sont consanguins...!

D'où le malaise : "Ciel ! je me suis laissée allée à décrire des Anciens Gaulois vivant comme des sauvages en autarcie quasi totale, comment vais-je m'en sortir pour que cela retombe positivement sur mon héroïne ?" C'est simple : en énonçant des paradoxes. C'est ainsi qu'on tombe sur "une région qu'ils pressentaient plus ouverte aux idées qu'aux hommes" : hum... comment une région peut-elle être ouverte aux idées si elle ne l'est pas aux hommes ? Mais, bon, c'est vrai qu'il faut suggérer que les idées de la Révolution ont aussi pénétré jusque là : on n'est pas resté si arriéré, quand même. Idem avec l' "indéniable génie du commerce" : si ce n'est pas complètement refait, de manière téléologique, pour expliquer le sens des affaires de Chanel, je veux bien me faire nonne, tiens. Du coup, on en arrive à l' "énigme fondamentale que pose un certain type féminin, une certaine beauté..." : ça, c'est du lourd ; je vous avoue que cette Enigme m'empêche de dormir la nuit.

Voilà pour l' "esprit français". Et le "style français" ? C'est une caricature de ce qu'on peut vous apprendre à l'école. Exemple : quiconque a eu un jour la joie de faire du thème latin a appris, pour son plus grand bonheur, que le français ne coordonne pas systématiquement ses phrases les unes aux autres ( contrairement à nos ancêtres les Romains ) ; il laisse à l'interlocuteur le soin de deviner le lien logique entre les phrases, en fonction du contexte ; on appelle ça l'asyndète. Ici, c'est presque systématique. S'y ajoutent de gros effets pour passer à un niveau de langue soutenu : multiplication des inversions du sujet, parfois ad nauseam ; on se laissa romaniser, à la limite du paternalisme : "alors ? on est content de sa sucette ? on en veut une autre ?" ; rythme ternaire, nécessairement ternaire ; grosses répétitions en anaphore ( aaaah... cette description des paysanes cévenoles ! pour un peu, on avait la tribu prophétique de Baudelaire ! ).

Bref, tout cela a autant de rapports avec la littérature que le Salon en avait avec la peinture. Oui, oui, c'est vrai, on ne tire pas sur une ambulance. Et puis c'est très vilain de s'en prendre à une vieille dame. Mais, voyez-vous, quand on écrit comme ça, on n'a qu'à ne pas se donner tant d'importance, parce que, franchement, quelle vanité ! Vanitas vanitatum et omnia vanitas ! "Mais Hugo, par exemple ! Hugo a fait partie de l'Académie !" Oui, il y a eu des exceptions et les romantiques ont notamment beaucoup cherché la reconnaissance institutionnelle. Mais alors que le Salon a perdu toute crédibilité et fini par disparaître, pourquoi continuer de faire reluire les épées de ceux-là à petits coups de langue bien appliqués ?

Pour vous donner une idée de ce que c'est qu'écrire, voici un extrait des Mémoires d'outre-tombe, de Chateaubriand ( livre III, chapitre 10 ), description des environs du château de Combourg en automne. C'est malheureux à dire, mais il n'y a quand même pas comparaison.

Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi : le temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole les habitants des campagnes : on se sent mieux à l'abri des hommes.
Un caractère moral s'attache aux scènes d'automne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s'affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées.
Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des corneilles dans la prairie de l'étang et leur perchée à l'entrée de la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir était une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries, j'entrais en pleine possession des sympathies de ma nature. Rencontrais-je quelque laboureur au bout d'un guérêt ? je m'arrêtais pour regarder cet homme germé à l'ombre des épis parmi lesquels il devait être moissonné, et qui retournant la terre de sa tombe avec le soc de sa charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies glacées de l'automne : le sillon qu'il creusait était le monument destiné à lui survivre. Que faisait à cela mon élégante démone ? Par sa magie, elle me transportait au bord du Nil, me montrait la pyramide égyptienne noyée sous le sable, comme un jour le sillon armoricain cachée sous la bruyère : je m'applaudissais d'avoir placé les fables de ma félicité hors des réalités humaines.
Le soir, je m'embarquais sur l'étang, conduisant seul mon bateau, au milieu des joncs et des larges feuilles flottantes des nénuphars. Là, se réunissaient les hirondelles prêtes à quitter nos climats. Je ne perdais pas un seul de leurs gazouillis : Tavernier enfant était moins attentif au récit d'un voyageur. Elles se jouaient sur l'eau au tomber du soleil, poursuivaient les insectes, s'élançaient ensemble dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids courbait à peine, et qu'elles remplissaient de leur ramage confus.

Voilà la différence entre écrire pour exprimer quelque chose de la vie et écrire pour imiter une norme littéraire.

vendredi 5 juin 2009

Quinte-Curce, "Histoire d'Alexandre"

Vous cherchez de l'aventure, de l'exotisme, des combats haletants et des réflexions sur le destin extraordinaire d'Alexandre le Grand ? Quinte-Curce est pour vous ! Cet historien ( oui, je sais, pour ceux qui connaissent, ça peut être contesté, mais c'est plus simple comme ça. En plus, les archéologues qui travaillent en Asie Centrale mettent à jour des restes qui donnent à penser qu'il y a une part de vérité dans ce qu'il écrit ) du milieu ou de la fin du Ier siècle après J.C. a écrit une "Histoire d'Alexandre" en dix livres, dont il nous manque les deux premiers et les autres ne sont pas toujours complets. Ce que nous avons raconte la conquête de l'Asie par Alexandre le Grand, de - 334 à -323 : il est quand même allé jusqu'en Inde, le gars, avant que ses soldats, fatigués et désireux de rentrer enfin chez eux, refusent d'aller plus loin.

D'accord, au niveau du style, ce n'est ni Salluste, ni Tacite ( deux autres historiens romains ), mais ça se lit tout aussi passionnément qu'un excellent roman et on n'a pas besoin d'être un expert en cette période pour se faire vraiment plaisir. Evidemment, étant donné que les historiens latins sont mon "dada", j'accepte tout à fait d'être soupçonnée de partialité, mais une amie à moi a testé avec son copain, qui étudie tout sauf la littérature latine, et il a énormément accroché. Qui a dit que les agrégatifs ne pouvaient pas aussi faire le bonheur de leur entourage ? :p

En bref, oubliez Oliver Stone et remisez Dan Brown au placard !

Je profite de mon enthousiasme pour vous en donner un aperçu. Nous sommes tout à la fin du livre VIII ; Alexandre est arrivé en Inde et se bat contre le roi Porus, qui a refusé de se soumettre et décidé de défendre son royaume coûte que coûte, en faisant face avec son armée, qui comprend un certain nombre d'éléphants. Je vous laisse imaginer la tête des Macédoniens devant ces grosses bestioles ; c'est d'ailleurs précisément à partir de là que je vais commencer. Comme d'hab', texte en latin d'abord, pour ceux qui ont la chance d'avoir des notions de cette langue ( si, si, c'est une chance, comme à chaque fois qu'on peut lire une oeuvre littéraire dans sa langue d'origine ! ), puis traduction. Ne soyez pas effrayés par la longueur.


Macedonas non beluarum modo, sed etiam ipsius regis aspectus parumper inhibuit. Beluae dispositae inter armatos speciem turrium procul fecerant ; ipse Porus humanae magnitudinis propremodum excesserat formam ; magnitudini Pori adiecere uidebatur belua, qua vehebatur, tantum inter ceteras eminens quanto aliis ipse praestabat. Itaque Alexander contemplatus et regem et agmen Indorum : « Tandem, inquit, par animo meo periculum uideo : cum bestiis simul et cum egregiis uiris res est. » Intuensque Coenon : « Cum ego, inquit, Ptolomaeo Perdiccaque et Hephaestione comitatus in laeuum hostium cornu impetum fecero uiderisque me in medio ardore certaminis, ipse dextrum move et turbatis signa infer. Tu, Antigene, et tu, Leonnate, et Tauron, inuehemini in mediam aciem et urgebitis frontem. Hastae nostrae praelongae et ualidiae non alias magis quam aduersus beluas rectoresque earum usui esse poterunt : deturbate eos, qui vehuntur, et ipsas confodite. Anceps genus auxilii est et in suos acrius furit. In hostem enim imperio, in suos pauore agitur. »

Haec elocutus concitat equum primus. Iamque, ut destunatum erat, inuaserat ordines hostium, cum Coenus ingentu ui in laeuum cornu inuehitur. Phalanx quoque mediam Indiarum aciem uno impetu perrupit. At Porus, qua equitem inuehi senserat, beluas agi iussit ; sed tardum et paene inmobile animal equorum uelocitatem aequare non poterat. Ne sagittarum quidem ullus erat barbaris usus, quippe longae et praegraues : nisi prius in terra statuerent arcum, haud satis apte et commode inponunt. Tum humo lubrica et ob id impediente conatum molientes ictus celeritate hostium occupantur. Ergo spreto regis imperio - quod fere fit, ubi turbatis acrius metus quam dux imperare coepit -, totidem erant imperatores, quot agmina errabant. Alius iungere aciem, alius diuidere ; stare quidam et nonnulli circumuehi terga hostium iubebant. Nihil in medium consulebatur.

Porus tamen cum paucis, quibus metu potior fuerat pudor, colligere dispersos, obuius hosti ire pergit elephantosque ante agmen suorum agi iubet. Magnum beluae iniecere terrorem insolitusque stridor non equos modo, tam pauidum ad omnia animal, sed uiros quoque ordinesque turbauerat. Iam fugae circumspiciebant locum paulo ante uictores, cum Alexander Agrianos et Thracas leviter armatos, meliorem concursatione quam comminus militem, emisit in beluas. Ingentem hi uim telorum iniecere et elephantis et regentibus eos : phalanx quoque instarer constanter territis coepit. Sed quidam auidius persecuti beluas in semet inritauere uulneribus. Obtriti ergo pedibus earum ceteris, ut parcius instarent, fuere documentum. Praecipue terribilis illa facie erat, cum manu arma uirosque corriperent et super se regentibus traderent. Anceps ergo pugna nunc sequentium, nunc fugientium elephantos in multum diei uarium certamen extraxit, donec securibus - id namque genus auxilii praeparatum erat - pedes amputare coeperunt. Copidas uocabant gladios leuiter curuatos, falcibus similes, quis adpetebant beluarum manus. Nec quicquam inexpertum non mortis modo, sed etiam in ipsa morte noui supplicii timor omittebat. Ergo elephanti uulneribus tandem fatigati suos impetu sternunt et, qui rexerant eos, praecipitati in terram ab ipsis obterebantur. Itaque pecorum modo magis pauidi quam infesti ultra aciem exigebantur, cum Porus destitutus a pluribus tela multo ante preparata in circumfusos ex elephanto suo coepit ingerere, multisque eminus uulneratis expositus ipse ad ictus undique petebatur. Nouem iam uulnera hinc tergo, illinc perctore exceperat, multoque sanguine effuso languidis manibus magis elapsa quam excussa tela mittebat. Nec segnius belua instincta rabie nondum saucia inuehebatur ordinibus, donec rector beluae regem conspexit, fluentibus membris omissisque armis uix compotem mentis. Tum beluam in fugam concitat sequente Alexandro : sed equus eius multis uulneribus confossus deficiensque procubuit, posito magis rege quam effuso. Itaque dum equum mutat, tardius insecutus est.

Interim frater Taxilis, regis Indorum, praemissus ab Alexandro monere coepit Porum ne ultima experiri perseueraret dederetque se uictori. At ille, quamquam exhaustae erant uires deficiebatque sanguis, tamen ad notam uocem excitatus : « Agnosco, inquit, Taxilis fratrem imperii regnique sui proditoris » et telum, quod unum forte non effluxerat, contorsit in eum, quod per medium pectus penetrauit ad tergum. Hoc ultimo uirtutis opere edito fugere acrius coepit ; sed elephantus quoque, qui multa exceperat tela, deficiebat. Itaque sistit fugam peditemque sequenti hosti obiecit.

Iam Alexander consecutus erat et pertinacia Pori cognita uetabat resistentibus parci. Ergo undique et in pedites et in Porum ipsum tela congesta sunt ; quis tandem grauatus, labi ex belua coepit. Indus, qui elephantum regebat, descendere eum ratus, more solito elephantum procumbere iussit in genua ; qui ut se submisit, ceteri quoque - ita enim instituti erant - demisere corpora in terram. Ea res et Porum et ceteros uictoribus tradidit. Rex spoliari corpus Pori interempum esse credens iubet et qui detraherent loricam uestemque concurrere, cum belua dominum tueri et spoliantes coepit adpetere, leuatumque corpus eius rursus dorso suo inponere. Ergo telis undique obruitur compositoque eo in uehiculum Porus inponitur. Quem rex ut uidit adlevantem oculos, non odio sed miseratione commotus : « Quae, malum, inquit, amentia te coegit, rerum mearum cognita fama belli fortunam experiri, cum Taxilis esset in deditos clementiae meae tam propinquum tibi exemplum ! » At ille : « Quoniam, inquit, percontaris, respondebo ea libertate quam interrogando fecisti. Neminem me fortiorem esse censebam : meas enim noueram uires, non expertus tuas ; fortiorem esse te belli docuit euentus. Sed ne sic quidem parum infelix sum, secundus tibi. » Rursus interrogatus quid ipse uictorem statuere debere censeret : « Quod hic, inquit, dies tibi suadet, quo expertus es quam caduca felicitas esset. » Plus monendo fecit quam si precatus esset : quippe magnitudinem animi eius interritam ac ne fortuna quidem infractam non misericordia modo, sed etiam honore excipere dignatus est. Aegrum curauit haud secus quam si pro ipso pugnasset : confirmatum contra spem omnium in amicorum numerum recepit ; mox donauit ampliore regno quam tenuit. Nec sane quicquam ingenium eius solidius aut constantius habuit quam admirationem uerae laudis et gloriae : simplicius tamen famam aestimabat in hoste quam in ciue. Quippe a suis credebat magnitudinem sua destrui posse ; eandem clariorem fore quo maiores fuissent quos ipse uicisset.


Les Macédoniens furent arrêtés un instant à la vue non seulement des bêtes, mais aussi du roi lui-même. Les éléphants, disposés au milieu des hommes en armes, donnaient de loin l'impression de tours ; quant à Porus, il dépassait presque la taille habituelle d'un homme ; l'animal qui le portait semblait ajouter à sa grandeur, car il se distinguait autant au milieu du reste que Porus lui-même dépassait les autres. C'est pourquoi Alexandre dit en contemplant et le roi et l'armée indienne : « Enfin je vois un danger à la taille de mon courage : il s'agit de bêtes et d'hommes hors normes. » Puis il continua en regardant Coénos : « Lorsque, en compagnie de Ptolémée, Perdiccas et Héphaestion, j'aurai assailli l'aile gauche ennemie et que tu m'auras vu au milieu de l'ardeur du combat, à ton tour, ébranle leur aile droite et enfonce leurs rangs en désordre. Toi, Antigène, et toi, Léonnatus, ainsi que Tauron, attaquez le milieu de l'armée et pressez leur ligne de front. Nos lances sont très longues et ne pourront nous être utiles que contre les bêtes et leurs conducteurs : délogez ceux qui les portent et, elles, criblez-les de coups. Elles représentent un genre d'aide peu sûr et leur fureur se dirige plus férocement contre les leurs, car elles sont mues par un ordre contre l'ennemi, mais par la peur contre les leurs. »

Après avoir dit cela, il lance son cheval le premier. Et, selon le plan établi, il avait déjà attaqué les rangs des ennemis, quand Coénus attaqua l'aile gauche avec une grande force. Sa phalange rompit d'un seul assaut le centre de l'armée indienne. Mais Porus ordonna de conduire les bêtes là où il avait vu que la cavalerie attaquait ; mais les animaux, trop lents et presque immobiles, ne pouvaient égaler la rapidité des chevaux. Pas même les flèches n'étaient utiles aux barbares, car elles étaient longues et très lourdes : à moins de poser d'abord l'arc à terre, elles ne s'adaptent pas assez correctement et commodément. Alors, comme le sol était glissant et, à cause de cela, gênait leur effort, ceux qui lançaient des traits furent devancés par la rapidité des ennemis. Comme ils avaient donc négligé l'ordre du roi - ce qui arrive souvent, lorsque les soldats affolés commencent à être commandés plus par la peur que par leur chef -, il y avait autant de généraux que de régiments qui erraient. L'un ordonnait de les réunir, l'autre de les diviser, certains de rester en place et quelques-uns de prendre l'ennemi à revers. Aucune décision n'était prise en commun.

Porus, cependant, avec un petit nombre d'hommes dont le sentiment de l'honneur était plus fort que la peur, continue de rassembler ceux qui étaient dispersés et d'aller à la rencontre des ennemis et ordonne de conduire les éléphants devant le régiment de ses soldats. Les bêtes provoquèrent une grande peur et leur barrissement, auquel on n'était pas habitué, affola non seulement les chevaux, animaux que tout effraie tant, mais aussi les hommes et les rangs. Ceux qui, peu avant, étaient victorieux cherchaient déjà aux alentours un endroit où fuir, quand Alexandre envoya contre les éléphants des Agriens et des Thraces légèrement armés, soldats meilleurs au harcèlement qu'au corps-à-corps. Ceux-ci lancèrent une grande quantité de traits et contre les éléphants et contre leurs conducteurs ; comme ils étaient effrayés, la phalange commença aussi à les menacer sans arrêt. Mais certains poursuivirent les animaux avec trop d'ardeur et s'attirèrent leur colère à cause des blessures qu'ils leur infligeaient. Ils furent donc écrasés sous leurs pattes et apprirent aux autres à attaquer plus prudemment. C'était surtout leur aspect qui était terrifiant, tandis qu'ils s'emparaient avec leur trompe des armes et des hommes et les livraient, au-dessus d'eux, à leurs conducteurs. Le combat fut donc sans résultat pour ceux qui tantôt poursuivaient, tantôt fuyaient et fit durer cette lutte incertaine une bonne partie du jour, jusqu'à ce qu'ils commencent, avec des haches - car ce genre d'aide avait été préparé à l'avance -, à amputer leurs pieds. Ils appelaient "copides" les glaives légèrement incurvés et semblables à des faux avec lesquels ils attaquaient les pattes des animaux. Et aucun moyen n'était oublié dans la crainte non seulement de mourir, mais aussi, au moment même de mourir, de subir un nouveau supplice. Les éléphants, fatigués à la fin par leur blessures, écrasèrent les leurs dans leur élan et piétinaient leurs conducteurs après les avoir précipités à terre. C'est pourquoi, comme du bétail, plus effrayés que dangereux, ils étaient chassés loin de l'armée, lorsque Porus, abandonné par la plupart de ses soldats commença, depuis son éléphant, à porter des traits préparés depuis longtemps contre ceux qui étaient tout autour de lui et, comme il se détachait, exposé à de nombreuses blessures, était lui-même la cible des coups lancés de toutes parts. Il avait déjà reçu neuf blessures, ici dans le dos, ici dans la poitrine et, comme il avait perdu beaucoup de sang, de ses mains sans énergie il envoyait des traits qui lui échappaient plutôt qu'il ne les lançait. Et son éléphant encore intact, dans sa rage, n'attaquait pas les rangs avec moins de force, jusqu'à ce que son conducteur regarde le roi, qui, les bras ballants et perdant ses armes, était à peine maître de son esprit. Il incita alors l'animal à prendre la fuite, Alexandre à sa poursuite : mais son cheval, affligé de nombreuses blessures, s'écroula en rendant l'âme, déposant plus le roi que le désarçonnant. C'est pourquoi, le temps de changer de cheval, il fut retardé dans sa poursuite.

Dans l'intervalle, le frère de Taxilis, un roi indien, fut envoyé en avant par Alexandre et commença à conseiller à Porus de ne pas persévérer dans ses tentatives désespérées et de se livrer au vainqueur. Mais l'autre, bien que ses forces aient été épuisées et que le sang lui fît défaut, se ranima cependant à cette voix connue et dit : « Je reconnais le frère de Taxilis, qui a trahi son pouvoir et son royaume » et il lança contre lui un javelot qui était d'aventure le seul qu'il n'avait pas envoyé et qui pénétra l'émissaire depuis le milieu de la poitrine jusqu'au dos. Après avoir donné cette ultime preuve de sa valeur, il commença à fuir avec plus d'ardeur ; mais son éléphant, qui avait reçu de nombreux traits, lui fit aussi défaut. C'est pourquoi il cessa de fuir et opposa son infanterie à l'ennemi qui le suivait.

Alexandre l'avait déjà rejoint et, en apprenant l'opiniâtreté de Porus, il interdit d'épargner ceux qui résistaient. Des traits furent donc envoyés de toutes parts et sur les fantassins et sur Porus lui-même ; enfin écrasé sous leur poids, il commença à glisser de son éléphant. L'Indien qui dirigeait la bête, croyant qu'il voulait descendre, ordonna à l'éléphant, selon l'habitude, de s'agenouiller ; et lorsqu'il s'abaissa, les autres aussi - car ils avaient été dressés ainsi - s'abaissèrent jusqu'à terre. Ce fut cela qui livra aux vainqueurs et Porus et tous les autres. Le roi, croyant que Porus avait été tué, ordonne de dépouiller son corps de ses armes et des gens accoururent pour lui enlever sa cuirasse et son vêtement, lorsque l'animal commença à protéger son maître et attaquer ceux qui le dépouillaient ; levant son corps, il le remit sur son dos. Il fut donc assailli de coups de toutes parts et abattu, avant que Porus ne soit déposé dans une voiture. Lorsque le roi le vit ouvrir les yeux, saisi non par la haine, mais par la pitié, il s'exclama : « Quelle folie t'a poussé, malheureux, à tenter le hasard de la guerre, alors que tu connaissais la gloire de mes hauts faits, tandis que Taxilis était pour toi un exemple si proche de ma clémence envers ceux qui se rendent ? » Alors l'autre répondit : « Puisque tu me le demandes, je répondrai avec la franchise que tu as eue en m'interrogeant. Je pensais que personne n'était plus fort que moi, car je connaissais mes formes, n'ayant pas encore l'expérience des tiennes ; mais l'issue de la guerre nous a appris que c'est toi le plus fort. Mais même ainsi, je ne suis pas peu chanceux, moi qui suis le second après toi. » Tandis qu'Alexandre lui demandait à nouveau ce que lui-même pensait que le vainqueur devait décider, il répondit : « Ce que te conseille ce jour où tu as fait l'expérience de combien la fortune est passagère. » Il fit plus par son avertissement que s'il l'avait imploré, car, sa grandeur d'âme sans peur et pas même brisée par son sort, Alexandre la jugea digne d'être reçue non seulement avec miséricorde, mais aussi avec honneur. Il le soigna dans sa maladie exactement comme s'il avait combattu pour lui : lorsqu'il se remit, contre toute attente, il fut admis au nombre de ses amis ; bientôt, il lui fit cadeau d'un royaume plus grand que celui qu'il avait eu. Et l'esprit d'Alexandre n'eut jamais rien de plus solide et de plus constant que son admiration pour la valeur et la gloire véritables : cependant, il estimait plus facilement le mérite d'un ennemi que celui d'un concitoyen, car il croyait que sa grandeur pouvait être détruite par les siens, mais qu'elle serait plus rayonnante à proportion de celle des ennemis qu'il avait vaincus.

jeudi 28 mai 2009

To die or not to die

To die or not to die.



"Je te dis qu'elle fait un drôle de bruit !"

Quand Paulot l'avait appelé au téléphone, il lui avait assuré que la camionnette était "flambant neuve" : «Il n'y manque rien ! Une caisse increvable ! Elle roule comme sur des roulettes !"» Effectivement, il n'y manquait rien. Enfin, presque rien : le rétro droit avait manifestement pris un coup et, blessé, pendait dangereusement en attendant qu'on s'occupe de lui ; en attendant, il était inutilisable, mais Paulot, en voyant le regard un peu effaré de M. Karentédouze, s'était empressé de préciser que seul le gauche était obligatoire dans le code de la route. «C'est pareil pour les pare-chocs, c'est pas obligatoire, alors no souci !» Karentédouze n'était même encore passé derrière la voiture. Pour info, si le pare-choc n'était pas à sa place, il avait été pieusement déposé à l'arrière. «Pfff... Il m'a lâché genre dix minutes après que j'ai quitté José ! J'me suis dit : merde ! c'est pas ma faute, là ! Je lui garde et il le remettra lui-même ! Sauf que j'pouvais pas savoir, hein !»
Donc effectivement, techniquement, il n'y manquait rien. Que cette épave soit increvable était en outre très probable, vu qu'elle était encore debout malgré son état. Mais qu'elle roule comme sur des roulettes, voilà qui était beaucoup plus douteux. «Attends, j't'ai pas dit que c'était une Ferrari, non plus !» M. Karentédouze ne s'y était jamais attendu, mais, quand son ami lui avait désigné l'engin, il n'avait jamais pensé qu'il devrait monter dans un tacot pareil, surtout pour aller à un enterrement.
Mais, là, c'était vraiment limite. Qu'il manque un rétroviseur et un pare-choc, soit. Que la carrosserie soit parvenue à un stade avancé de rouille, au point que sa couleur d'origine en devenait presque indéfinissable, passe encore. Mais lorsque Paulot avait mis le moteur en marche, le bruit qui s'était échappé de sous le capot n'était vraiment, vraiment pas rassurant. La toux qui s'était fait entendre avait été discrète, au début, mais elle était vite devenue carrément tuberculeuse. C'est alors que M. Karentédouze avait tenté, pour la première fois, de faire remarquer que ce bruit ne disait rien qui vaille. Paulot était resté inébranlable : «Mais non, mais non ! Tu vas voir ! Il faut juste lui donner un peu de temps. C'est comme les grands athlètes : elle a besoin de s'échauffer.» Puis il était ressorti de l'habitacle, pour, quand même, soulever le capot. Karentédouze, pour sa part, n'était même pas monté à l'intérieur : son ventre était... hum... quelque peu proéminent et il craignait que les suspensions de cette ruine n'y survivent pas ; pendant un bref instant, il avait même regretté de ne pas écouter sa femme quand elle lui disait qu'il devrait faire attention à son poids ; un très bref instant, il est vrai. A présent, il écoutait attentivement ce que son ami semblait murmurer à l'oreille du carburateur : «Allez, Josette, fais un effort, quoi... Y a des fois où j'ai été un peu chien avec toi, c'est vrai, mais là, c'est promis, j'te ramène chez toi. Allez, quoi, sois sympa...!
- Euh... tu l'appelles Josette ?
- Bah oui ! C'est la caisse à José, alors elle s'appelle Josette ! C'est logique, non ?» Comme Karentédouze ne répondit pas et se mit à regarder ses chaussures, il continua : «Josette, faut que j'te dise, quand même : t'es presque l'amour de ma vie et ça m'brise le coeur de devoir te quitter. C'est vrai, quoi, on a passé de bons moments, toi et moi ! J'oublierai jamais. Mais là, j'ai vraiment pas le choix. Alors faut que tu marches, tu comprends ? Sinon, j'vais avoir des ennuis, moi. C'est pas ce que tu veux, quand même ?»
Et là, comme par magie, le moteur se mit soudainement à ronfler. Paulot poussa un profond soupir de soulagement, claqua le capot en le refermant et grommela en se dirigeant vers la porte côté conducteur : «Bordel, les femmes jalouses, qu'est-ce que c'est chiant ! Faut toujours les caresser dans le sens du poil, sinon elles deviennent invivables.» Puis, à Karentédouze : «J'lui ai pas encore dit que son patron était mort. Faut pas la brusquer.» No comment, c'était plus prudent.
Karentédouze était même sur le point de s'installer sur le siège passager, quand son ami l'arrêta d'un geste brusque de la main : «Non, attends, faut la pousser.
- Comment ça, "faut la pousser" ?
- Ben, faut la pousser sur la route et ensuite monter dedans. Sinon, elle bronche au bout de dix mètres. Je sais pas pourquoi, pis en plus c'est nouveau. En temps normal, j'aurais téléphoné à José, mais là, c'est un peu trop tard...»
José était mort trois jours auparavant, écrasé sous son monte-charge alors qu'il réparait une autre camionnette, dans son garage.
«Mais bon sang, Paulot, tu as vu où on est ?! C'est totalement irréaliste ! Presque du suicide !»
Regard circulaire des deux compères. La camionnette était garée en plein milieu du trottoir, à côté d'une église et à deux pas d'un carrefour très fréquenté. Le flot de voitures était continu ; même descendre à pied sur la chaussée était risqué.
«Nan, nan, pas sûr ! Tu vas voir, c'est étonnant comme les gens la laissent passer. Je sais pas, ça doit être une sorte de respect...»
Karentédouze serra les dents et se mit à pousser avec lui. On aurait pu croire qu'une ruine pareille était aussi légère qu'un fantôme ; erreur : elle pesait des tonnes. Par contre, il dut reconnaître que son ami avait raison : à peine étaient-ils arrivés à l'extrême bord du trottoir qu'un homme très distingué dans une mercedes nickel s'arrêta net pour les laisser passer et, même, resta à une distance plus que raisonnable, comme s'il craignait que les particules de rouille qui tombaient périodiquement du coffre n'abîment la sienne. C'était prudent, en effet : le costume neuf de M. Karentédouze en avait presque changé de couleur.
Après avoir mis la voiture sur la route, les deux compères montèrent dedans ( les suspensions protestèrent énergiquement lorsque Karentédouze s'installa sur son siège ) et elle se mit en route, tant bien que mal, en bringuebalant. Paulot se concentra sur sa conduite, Karentédouze regardait droit devant lui. Pour la première fois depuis qu'il s'était levé, il ressentait une certaine angoisse à l'idée de devoir assister à un enterrement ce jour-là : l'église, l'encens, l'eau bénite, le cimetière, tout ça... c'était pas exactement sa tasse de thé.
« Ça faisait combien de temps que tu lui avais emprunté Josette, à José ? demanda-t-il pour essayer de penser à autre chose.
- Quatre mois, répondit Paulot entre ses dents. Elle était vraiment idéale pour transporter toutes mes trouvailles » Paulot était brocanteur. « Genre les meubles, les miroirs, les trucs de ce style. En plus, chuis le roi du Tétrys, alors je te dis pas tout ce que j'ai réussi à caser là-dedans. Maude hallucinait.
- C'est qui, Maude ?
- Ah, je t'ai pas parlé de Maude ? P'tite rouquine et un cul, mon vieux, un cul ! Je la vois de temps en temps, depuis six mois environ. Je sais même plus où je l'ai rencontrée. Ce qui est sûr, c'est que c'est pas avec cette caisse que je l'ai emballée, la première fois, tu peux me croire.
- Je te crois sur parole. Dis donc, six mois, dans ton cas, c'est un record.
- Oh, hé, le marié depuis vingt-cinq ans, je t'ai pas demandé l'heure, hein ! T'es pas vraiment une pub pour le mariage !
- C'est bon, c'est bon, j'arrête... Pourquoi tu la rends, au fait ?
- Qui ça ? Maude ?
- Non, la voiture.
- Ben, José est... Enfin tu sais bien, quoi... Il nous a quittés, comme ils disaient sur le faire-part. Alors, du coup, c'est un peu mon devoir de ramener sa caisse à sa veuve.
- Ouais, enfin, bon, pour ce qu'elle s'en tape, de cette camionnette, maintenant...!
- Bah tu sais pas ! Elle peut avoir des trucs à trimbaler, maintenant que... Enfin tu vois, quoi !
- Mais... elle t'a demandé de la lui rendre ?
- Oui... non... pas exactement... Disons que ça peut toujours lui être utile. Et puis... et puis... et puis moi, je garde pas une caisse qui a tué son propriétaire !
- QUOI ???!!!!! C'est quoi, cette histoire ???!!!!
- Ben, tu sais, José...
- JOSÉ QUOI !!!!
- Ben, la voiture qui l'a écrasé, c'était exactement le même modèle que celle-là.
- Ah, tu m'as fait peur ! Je suis soulagé ! J'ai cru...
- T'as cru quoi ?
- Euh... rien. Et donc, ça devient subitement urgent, juste parce que tu es superstitieux ?
- Je suis pas superstitieux !!! J'y ai vu un signe, voilà, c'est tout ! Et puis d'abord, Maude, elle est d'accord avec moi ! Elle m'a lu dans les lignes de la main et figure-toi qu'elle m'a dit que cette voiture, elle était funeste pour moi ! Funeste ! C'est exactement ce qu'elle a dit ! Alors moi, tu comprends, depuis mon contrôle fiscal, je me méfie maintenant.
- Quel est le rapport ?
- Y en a pas.
- Je me disais bien, aussi... N'empêche, t'es superstitieux.
- Non, je ne suis pas superstitieux ! Je suis tout ce qu'il y a de plus rationnel, au contraire ! » Paulot se tourna carrément vers lui. « Et puis d'abord, fais pas comme si l'idée de devoir aller dans un cimetière te foutait pas la trouille, hein !
- Comment ? Comment ? Qu'est-ce que tu insinues ? »
Cette fois-ci, c'était au tour de Karentédouze de s'échauffer.
« Attends, comme si je ne me souvenais pas que, depuis la trouille qu'on s'est foutue dans le cimetière du village, quand on avait treize ans, tu détestes t'approcher de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une tombe !
- Même pas vrai !
- Oh que si, c'est vrai !
- Même pas.... AH !!!! Regarde où tu vas, tu vas nous tuer !!!!! »
Hiiiiiiiiiiii...! ( Bruit de freins ) Re-hiiiiiiiiiiiii...!!!! ( Re-bruit de frein ) Braaaaaammmmm !!!!! ( Bruit de deux voitures qui viennent de se rentrer dedans, pas méchamment, mais avec pas mal de tôle froissée ) Psssshhhhhh... ( Bruit du moteur de Josette rendant l'âme ). Cris dans l'habitacle.
« Ah !!! Tu vois ?! Je te l'avais dit que cette voiture allait essayer de me tuer !!! Je te l'avais dit !!! Et Maude aussi l'avait dit !!! Tu fais moins le mariole, maintenant, hein !!!
- Mais non, espèce de con ! T'as qu'à faire attention à comment tu conduis, au lieu de faire semblant de ne pas avoir la trouille parce que José est mort d'un coup, d'un accident débile, et que ça te fait réfléchir ! Et puis, si ça se trouve, cette caisse, elle s'est fait harakiri parce qu'elle ne supporte pas que son maître soit parti et qu'elle veut le rejoindre ! On est peut-être en train d'assister à un tragique suicide mécanique !
- Impossible, j'lui ai pas dit qu'il était mort !!! »
Ils se regardèrent tout d'un coup, en silence et dans le blanc des yeux, saisis. Puis ils éclatèrent de rire.
« Bon sang, qu'est-ce qu'on peut dire comme conneries ! Non mais, tu m'as entendu ? commença Paulot.
- Et moi ? Encore un peu et j'allais te sortir que ma femme m'avait bien dit que tu étais un chauffard et qu'il ne fallait pas monter avec toi ! »
Une voix furieuse leur parvint soudain du dehors : « Dites donc, bande d'enculés ! Ça vous fait marrer de m'avoir explosé mon tout-terrain ??!!!
- Pas de bonne humeur, le client, hein ? fit remarquer Paulot.
- Oui, on dirait, répondit Karentédouze.
- Bon, allez, j'y vais, sinon on y est encore ce soir et, c'est pas tout ça, mais on va être en retard à l'enterrement.
- De toutes façons, la voiture est morte, alors on ne risque pas d'y être à l'heure.
- Ça, si j'étais toi, je n'en serai pas aussi sûr. Si tu savais le nombre de fois où j'ai réussi à la ressusciter, en quatre mois... J'ai surtout terriblement besoin d'insulter un con. Et celui-là le mérite rien qu'à sa caisse. Tu m'excuseras, je vais me défouler.
- Je t'en prie. »
Paulot sortit de la camionnette. Karentédouze fit couiner son siège et essaya de trouver la posture idéale pour assister au spectacle.
« Alors, Ducon, tu croyais que ta merde monstrueuse résoudrait ton problème de tout petits testicules ? Le truc, tu vois, c'est que ça t'a pas rendu plus intelligent pour autant...! »

jeudi 21 mai 2009

La "Théogonie" d'Hésiode

Parce que j'ai vraiment l'impression de faire du sur-place en révisant pour des oraux auxquels je ne serai peut-être même pas acceptée ( on saisit l'absurdité de son existence comme on peut... ), je me dis que ça intéresserait peut-être quelqu'un que je fasse partager mes lectures antiques. Après tout, vu que c'est plutôt parti pour être mon métier, autant aussi faire découvrir les oeuvres des autres.

Je suis donc en train de retraduire la Théogonie d'Hésiode. Je vous passe les détails des différentes querelles de chercheurs sur le thème "Hésiode a-t-il existé ? Si oui, quand exactement ? La Théogonie est-elle vraiment de lui ?" etc., etc. Grosso modo, ce qui est plus ou moins communément admis, c'est qu'Hésiode est un poète grec du VIIème siècle avant Jésus-Christ, qui habitait sans doute près de l'île d'Eubée, pas très loin au nord d'Athènes.

La Théogonie, comme son nom l'indique, est un récit de la naissance des dieux grecs en particulier ( d'où le titre "théo-gonie", "naissance des dieux" ) et du monde en général. Pour tous ceux qui aiment la mythologie grecque, c'est le texte à lire, d'autant qu'il n'est pas très long ( une trentaine de pages ). Il commence par la naissance du monde à partir du chaos et finit avec l'avènement de Zeus. Vous y trouverez non seulement le récit de cet avènement, mais aussi toutes les généalogies divines ( et des noms de dieux dont vous n'aviez jamais entendu parler ; je vous rassure, moi non plus ! :p ).

La Théogonie est une oeuvre en vers. Il faut savoir que la poésie antique ne fonctionne pas comme la nôtre : là où nous comptons les syllabes en elles-mêmes, les anciens comptaient les successions de syllabes longues et brèves, qui formaient des ensembles appelés "pieds". Par exemple, le pied qui se compose d'une syllabe longue suivie de deux syllabes brèves est un dactyle ( de "daktulos", "doigt" en grec ; regardez votre index : il est composé d'une phalange longue, suivie de deux brèves. CQFD ! ). On ne sait pas trop comment la poésie antique était déclamée, mais on pense que, en raison de cette technique de composition, elle devait être relativement rythmée.

La Théogonie présente également une autre caractéristique. Comme c'est un des tous premiers textes de la littérature occidentale ( on considère généralement que la littérature occidentale commence au VIIIème siècle avant J.C., avec Homère ), il a très certainement été tout d'abord composé à l'oral et récité par des aèdes, sortes de chanteurs plus ou moins errants, qui l'avaient appris par coeur ( et, à côté de ça, les tables de multiplication, je peux vous le dire, c'est de la gnognotte ! ). Du coup, il y a à l'intérieur un certain nombre de formules figées qui permettaient, en cas de trou de mémoire ou, précisément, pour s'en souvenir plus facilement, de remplir aisément un demi vers, voire un vers entier. C'est ainsi qu'il arrive parfois que le ciel soit étoilé... même en plein jour. :p

C'est d'ailleurs de ces archaïsmes que vient sans doute le principal problème de la Théologie : l'écriture est un peu vieillie ( et je ne vous parle pas de l'original en grec...! Remarquez, c'est logique, pour un texte qui a quelque chose comme 2700 ans ! ) et assez sollennelle. Je dois aussi reconnaître que, bien que postérieur à Homère, ce n'est pas aussi bien ( mais bon, je suis une fan absolue d'Homère, alors... ). Malgré tout, il y a quand même un certain nombre de passages qui sont tout à fait intéressants et divertissants, surtout si on est attiré par la mythologie grecque.

Histoire de vous prouver ce que j'avance, en voici un. Comme je suis une tête de mule ( et qu'un texte ne prend véritablement tout sa valeur que dans sa langue originale, surtout si c'est de la poésie ), je vous le cite d'abord en grec, puis je vous donne la traduction. Nous sommes juste après l'énumération des enfants d'Ouranos ( le Ciel ) et de Gaïa ( la Terre ) ; c'est le récit de la castration de son père par Kronos ( le futur père de Zeus ).

Ὅσσοι γὰρ Γαίης τε καὶ Οὐρανοῦ ἐξεγένοντο,
δεινότατοι παίδων, σφετέρῳ δ' ἤχθοντο τοκῆι
ἐξ ἀρχῆς * καὶ τῶν μὲν ὅπως τις πρῶτα γένοιτο,
πάντας ἀποκρύπτασκε, καὶ ἐς φάος οὐκ ἀνίεσε,
Γαίης ἐν κευθμῶνι * κακῷ δ' ἐπετέρπετο ἔργῳ
Οὐρανός, ἥ δ' ἐντός στεναχίξετο Γαῖα πελώρη
στεινομένη * δολίην δὲ κακὴν τ' ἐφράσσατο τέχνην.
Αἶψα δὲ ποιήσασα γένος πολιοῦ ἀδάμαντος
τεῦξε μέγα δρέπανον καὶ έπέφραδε παισὶ φίλοισιν *
Παῖδες έμοὶ καὶ πατρὸς ἀτασθάλου, αἶ κ' ἐθέλητε
πείσθεσθαι, πατρὸς κε κακὴν τεισαίμεθα λώβην
ὑμετέρου * πρότερος γὰρ ἀεικέα μήσατο ἔργα.

Ὥς φάτο * τοὺς δ' ἄρα πάντας ἕλεν δέος, οὐδέ τις αὐτῶν
φθέγξατο * θαρσήσας δὲ μέγας Κρόνος ἀγκυλομήτης
ἄψ αὖτις μύθοισι προσηύδα μητέρα κεδνὴν *
Μῆτηρ, ἐγὼ κεν τοῦτο γ' ὑποσχόμενος τελέσαιμι
ἔργον, ἐπεὶ πατρός γε δυσωνύμου οὐκ ἀλεγίζω
ἡμετέρου * πρότερος γὰρ ἀεικέα μήσατο ἔργα.

Ὥς φάτο * γήθησεν δὲ μέγα φρεσὶ Γαῖα πελὠρη *
εἶσε δέ μιν κρύψασα λόχῳ * ένέθηκε δὲ χερσὶν
ἅρπην καρχαρόδοντα, δόλον δ' ὑπεθήσατο πάντα.
Ἤλθε δὲ νύκτ' ἐπάγων μέγας Οὐρανὸς, ἀμφὶ δὲ Γαίῃ
ἱμείρων φιλότητος ἐπέσχετο καὶ ῥ' ἐτανύσθη
πάντη * ὅ δ' ἐκ λοχεοῖο πάις ὠρέξατο χειρὶ
σκαιῇ, δεξιτερῇ δὲ πελώριον ἔλλαβεν ἄρπεν
μάκρην καρχαρόδοντα, φίλοθ δ' ἔρριψε φέρεσθαι
ἐξοπίσω *


"Tous ceux, en effet, qui étaient nés de Gaïa et d'Ouranos étaient
des enfants très redoutables et leur père les prit en haine
dès le début. Dès que l'un d'eux venait au monde,
à chaque fois il les cachait tous - et ne les laissait pas venir à la lumière -
dans les profondeurs de Gaïa ; cette mauvaise action plaisait
à Ouranos, mais la vaste Gaïa gémissait, étouffée
à l'intérieur. Aussi imagina-t-elle une ruse perfide et mauvaise.
Créant vite ce qu'est le gris acier,
elle forgea une grande serpe, s'adressa à ses enfants
et leur dit pour leur donner du courage, inquiète en son coeur :
« Enfants qui êtes nés de moi et d'un père en proie à la fureur, si vous voulez
me faire confiance, nous pourrions punir l'outrage criminel
de votre père ; car c'est lui le premier qui a commis des actions infâmes. »

Tels furent ses mots, mais alors la peur s'empara de tous et aucun d'eux
ne parla. Mais, s'étant donné du courage, le grand Kronos aux pensées fourbes
dit aussitôt ces mots à sa noble mère :
« Mère, moi, je te le promets, je pourrais accomplir
cette tâche, puisque, du moins, je ne crains pas le père au nom déplaisant
qui est le nôtre ; car c'est lui le premier qui a commis des actions infâmes.»

Tels furent ses mots et la vaste Gaïa se réjouit grandement en son coeur.
Elle alla le cacher en embuscade, prit dans ses mains
la serpe aux dents aiguës et expliqua toute la ruse.
Puis vint le grand Ouranos, amenant la nuit ; près de Gaïa,
brûlant de désir, il s'approcha et s'étendit
partout. Alors son fils, depuis le lieu de l'embuscade, tendit la main
gauche, de la droite prit l'énorme serpe,
longue et aux dents aiguës, puis, les bourses de son père,
il les coupa avec impétuosité et les arracha en arrière pour les jeter
derrière lui."

vers 154 à 182

J'ai essayé de respecter la disposition en vers, même si ce n'est pas toujours génial.

Avant de retourner à mon Labeur, je voudrais juste faire remarquer une chose : rien que dans cet extrait, on voit la répétition d'une phrase qui permet de "meubler" les deux interventions ( "car c'est lui le premier qui a commis des actions infâmes" ) et d'une autre qui marque leur fin ( "Tels furent ses mots" ) ; cette dernière était particulièrement importante, dans le cadre d'une récitation orale, car elle permettait à l'auditoire de comprendre que le personnage avait fini de parler ( bah oui, à l'oral, on ne voit pas les guillemets ! ). Elle est caractéristique du style épique.

Sur ce, je file : j'en ai encore plus de huit cents de ce genre à revoir.