jeudi 28 mai 2009

To die or not to die

To die or not to die.



"Je te dis qu'elle fait un drôle de bruit !"

Quand Paulot l'avait appelé au téléphone, il lui avait assuré que la camionnette était "flambant neuve" : «Il n'y manque rien ! Une caisse increvable ! Elle roule comme sur des roulettes !"» Effectivement, il n'y manquait rien. Enfin, presque rien : le rétro droit avait manifestement pris un coup et, blessé, pendait dangereusement en attendant qu'on s'occupe de lui ; en attendant, il était inutilisable, mais Paulot, en voyant le regard un peu effaré de M. Karentédouze, s'était empressé de préciser que seul le gauche était obligatoire dans le code de la route. «C'est pareil pour les pare-chocs, c'est pas obligatoire, alors no souci !» Karentédouze n'était même encore passé derrière la voiture. Pour info, si le pare-choc n'était pas à sa place, il avait été pieusement déposé à l'arrière. «Pfff... Il m'a lâché genre dix minutes après que j'ai quitté José ! J'me suis dit : merde ! c'est pas ma faute, là ! Je lui garde et il le remettra lui-même ! Sauf que j'pouvais pas savoir, hein !»
Donc effectivement, techniquement, il n'y manquait rien. Que cette épave soit increvable était en outre très probable, vu qu'elle était encore debout malgré son état. Mais qu'elle roule comme sur des roulettes, voilà qui était beaucoup plus douteux. «Attends, j't'ai pas dit que c'était une Ferrari, non plus !» M. Karentédouze ne s'y était jamais attendu, mais, quand son ami lui avait désigné l'engin, il n'avait jamais pensé qu'il devrait monter dans un tacot pareil, surtout pour aller à un enterrement.
Mais, là, c'était vraiment limite. Qu'il manque un rétroviseur et un pare-choc, soit. Que la carrosserie soit parvenue à un stade avancé de rouille, au point que sa couleur d'origine en devenait presque indéfinissable, passe encore. Mais lorsque Paulot avait mis le moteur en marche, le bruit qui s'était échappé de sous le capot n'était vraiment, vraiment pas rassurant. La toux qui s'était fait entendre avait été discrète, au début, mais elle était vite devenue carrément tuberculeuse. C'est alors que M. Karentédouze avait tenté, pour la première fois, de faire remarquer que ce bruit ne disait rien qui vaille. Paulot était resté inébranlable : «Mais non, mais non ! Tu vas voir ! Il faut juste lui donner un peu de temps. C'est comme les grands athlètes : elle a besoin de s'échauffer.» Puis il était ressorti de l'habitacle, pour, quand même, soulever le capot. Karentédouze, pour sa part, n'était même pas monté à l'intérieur : son ventre était... hum... quelque peu proéminent et il craignait que les suspensions de cette ruine n'y survivent pas ; pendant un bref instant, il avait même regretté de ne pas écouter sa femme quand elle lui disait qu'il devrait faire attention à son poids ; un très bref instant, il est vrai. A présent, il écoutait attentivement ce que son ami semblait murmurer à l'oreille du carburateur : «Allez, Josette, fais un effort, quoi... Y a des fois où j'ai été un peu chien avec toi, c'est vrai, mais là, c'est promis, j'te ramène chez toi. Allez, quoi, sois sympa...!
- Euh... tu l'appelles Josette ?
- Bah oui ! C'est la caisse à José, alors elle s'appelle Josette ! C'est logique, non ?» Comme Karentédouze ne répondit pas et se mit à regarder ses chaussures, il continua : «Josette, faut que j'te dise, quand même : t'es presque l'amour de ma vie et ça m'brise le coeur de devoir te quitter. C'est vrai, quoi, on a passé de bons moments, toi et moi ! J'oublierai jamais. Mais là, j'ai vraiment pas le choix. Alors faut que tu marches, tu comprends ? Sinon, j'vais avoir des ennuis, moi. C'est pas ce que tu veux, quand même ?»
Et là, comme par magie, le moteur se mit soudainement à ronfler. Paulot poussa un profond soupir de soulagement, claqua le capot en le refermant et grommela en se dirigeant vers la porte côté conducteur : «Bordel, les femmes jalouses, qu'est-ce que c'est chiant ! Faut toujours les caresser dans le sens du poil, sinon elles deviennent invivables.» Puis, à Karentédouze : «J'lui ai pas encore dit que son patron était mort. Faut pas la brusquer.» No comment, c'était plus prudent.
Karentédouze était même sur le point de s'installer sur le siège passager, quand son ami l'arrêta d'un geste brusque de la main : «Non, attends, faut la pousser.
- Comment ça, "faut la pousser" ?
- Ben, faut la pousser sur la route et ensuite monter dedans. Sinon, elle bronche au bout de dix mètres. Je sais pas pourquoi, pis en plus c'est nouveau. En temps normal, j'aurais téléphoné à José, mais là, c'est un peu trop tard...»
José était mort trois jours auparavant, écrasé sous son monte-charge alors qu'il réparait une autre camionnette, dans son garage.
«Mais bon sang, Paulot, tu as vu où on est ?! C'est totalement irréaliste ! Presque du suicide !»
Regard circulaire des deux compères. La camionnette était garée en plein milieu du trottoir, à côté d'une église et à deux pas d'un carrefour très fréquenté. Le flot de voitures était continu ; même descendre à pied sur la chaussée était risqué.
«Nan, nan, pas sûr ! Tu vas voir, c'est étonnant comme les gens la laissent passer. Je sais pas, ça doit être une sorte de respect...»
Karentédouze serra les dents et se mit à pousser avec lui. On aurait pu croire qu'une ruine pareille était aussi légère qu'un fantôme ; erreur : elle pesait des tonnes. Par contre, il dut reconnaître que son ami avait raison : à peine étaient-ils arrivés à l'extrême bord du trottoir qu'un homme très distingué dans une mercedes nickel s'arrêta net pour les laisser passer et, même, resta à une distance plus que raisonnable, comme s'il craignait que les particules de rouille qui tombaient périodiquement du coffre n'abîment la sienne. C'était prudent, en effet : le costume neuf de M. Karentédouze en avait presque changé de couleur.
Après avoir mis la voiture sur la route, les deux compères montèrent dedans ( les suspensions protestèrent énergiquement lorsque Karentédouze s'installa sur son siège ) et elle se mit en route, tant bien que mal, en bringuebalant. Paulot se concentra sur sa conduite, Karentédouze regardait droit devant lui. Pour la première fois depuis qu'il s'était levé, il ressentait une certaine angoisse à l'idée de devoir assister à un enterrement ce jour-là : l'église, l'encens, l'eau bénite, le cimetière, tout ça... c'était pas exactement sa tasse de thé.
« Ça faisait combien de temps que tu lui avais emprunté Josette, à José ? demanda-t-il pour essayer de penser à autre chose.
- Quatre mois, répondit Paulot entre ses dents. Elle était vraiment idéale pour transporter toutes mes trouvailles » Paulot était brocanteur. « Genre les meubles, les miroirs, les trucs de ce style. En plus, chuis le roi du Tétrys, alors je te dis pas tout ce que j'ai réussi à caser là-dedans. Maude hallucinait.
- C'est qui, Maude ?
- Ah, je t'ai pas parlé de Maude ? P'tite rouquine et un cul, mon vieux, un cul ! Je la vois de temps en temps, depuis six mois environ. Je sais même plus où je l'ai rencontrée. Ce qui est sûr, c'est que c'est pas avec cette caisse que je l'ai emballée, la première fois, tu peux me croire.
- Je te crois sur parole. Dis donc, six mois, dans ton cas, c'est un record.
- Oh, hé, le marié depuis vingt-cinq ans, je t'ai pas demandé l'heure, hein ! T'es pas vraiment une pub pour le mariage !
- C'est bon, c'est bon, j'arrête... Pourquoi tu la rends, au fait ?
- Qui ça ? Maude ?
- Non, la voiture.
- Ben, José est... Enfin tu sais bien, quoi... Il nous a quittés, comme ils disaient sur le faire-part. Alors, du coup, c'est un peu mon devoir de ramener sa caisse à sa veuve.
- Ouais, enfin, bon, pour ce qu'elle s'en tape, de cette camionnette, maintenant...!
- Bah tu sais pas ! Elle peut avoir des trucs à trimbaler, maintenant que... Enfin tu vois, quoi !
- Mais... elle t'a demandé de la lui rendre ?
- Oui... non... pas exactement... Disons que ça peut toujours lui être utile. Et puis... et puis... et puis moi, je garde pas une caisse qui a tué son propriétaire !
- QUOI ???!!!!! C'est quoi, cette histoire ???!!!!
- Ben, tu sais, José...
- JOSÉ QUOI !!!!
- Ben, la voiture qui l'a écrasé, c'était exactement le même modèle que celle-là.
- Ah, tu m'as fait peur ! Je suis soulagé ! J'ai cru...
- T'as cru quoi ?
- Euh... rien. Et donc, ça devient subitement urgent, juste parce que tu es superstitieux ?
- Je suis pas superstitieux !!! J'y ai vu un signe, voilà, c'est tout ! Et puis d'abord, Maude, elle est d'accord avec moi ! Elle m'a lu dans les lignes de la main et figure-toi qu'elle m'a dit que cette voiture, elle était funeste pour moi ! Funeste ! C'est exactement ce qu'elle a dit ! Alors moi, tu comprends, depuis mon contrôle fiscal, je me méfie maintenant.
- Quel est le rapport ?
- Y en a pas.
- Je me disais bien, aussi... N'empêche, t'es superstitieux.
- Non, je ne suis pas superstitieux ! Je suis tout ce qu'il y a de plus rationnel, au contraire ! » Paulot se tourna carrément vers lui. « Et puis d'abord, fais pas comme si l'idée de devoir aller dans un cimetière te foutait pas la trouille, hein !
- Comment ? Comment ? Qu'est-ce que tu insinues ? »
Cette fois-ci, c'était au tour de Karentédouze de s'échauffer.
« Attends, comme si je ne me souvenais pas que, depuis la trouille qu'on s'est foutue dans le cimetière du village, quand on avait treize ans, tu détestes t'approcher de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une tombe !
- Même pas vrai !
- Oh que si, c'est vrai !
- Même pas.... AH !!!! Regarde où tu vas, tu vas nous tuer !!!!! »
Hiiiiiiiiiiii...! ( Bruit de freins ) Re-hiiiiiiiiiiiii...!!!! ( Re-bruit de frein ) Braaaaaammmmm !!!!! ( Bruit de deux voitures qui viennent de se rentrer dedans, pas méchamment, mais avec pas mal de tôle froissée ) Psssshhhhhh... ( Bruit du moteur de Josette rendant l'âme ). Cris dans l'habitacle.
« Ah !!! Tu vois ?! Je te l'avais dit que cette voiture allait essayer de me tuer !!! Je te l'avais dit !!! Et Maude aussi l'avait dit !!! Tu fais moins le mariole, maintenant, hein !!!
- Mais non, espèce de con ! T'as qu'à faire attention à comment tu conduis, au lieu de faire semblant de ne pas avoir la trouille parce que José est mort d'un coup, d'un accident débile, et que ça te fait réfléchir ! Et puis, si ça se trouve, cette caisse, elle s'est fait harakiri parce qu'elle ne supporte pas que son maître soit parti et qu'elle veut le rejoindre ! On est peut-être en train d'assister à un tragique suicide mécanique !
- Impossible, j'lui ai pas dit qu'il était mort !!! »
Ils se regardèrent tout d'un coup, en silence et dans le blanc des yeux, saisis. Puis ils éclatèrent de rire.
« Bon sang, qu'est-ce qu'on peut dire comme conneries ! Non mais, tu m'as entendu ? commença Paulot.
- Et moi ? Encore un peu et j'allais te sortir que ma femme m'avait bien dit que tu étais un chauffard et qu'il ne fallait pas monter avec toi ! »
Une voix furieuse leur parvint soudain du dehors : « Dites donc, bande d'enculés ! Ça vous fait marrer de m'avoir explosé mon tout-terrain ??!!!
- Pas de bonne humeur, le client, hein ? fit remarquer Paulot.
- Oui, on dirait, répondit Karentédouze.
- Bon, allez, j'y vais, sinon on y est encore ce soir et, c'est pas tout ça, mais on va être en retard à l'enterrement.
- De toutes façons, la voiture est morte, alors on ne risque pas d'y être à l'heure.
- Ça, si j'étais toi, je n'en serai pas aussi sûr. Si tu savais le nombre de fois où j'ai réussi à la ressusciter, en quatre mois... J'ai surtout terriblement besoin d'insulter un con. Et celui-là le mérite rien qu'à sa caisse. Tu m'excuseras, je vais me défouler.
- Je t'en prie. »
Paulot sortit de la camionnette. Karentédouze fit couiner son siège et essaya de trouver la posture idéale pour assister au spectacle.
« Alors, Ducon, tu croyais que ta merde monstrueuse résoudrait ton problème de tout petits testicules ? Le truc, tu vois, c'est que ça t'a pas rendu plus intelligent pour autant...! »

jeudi 21 mai 2009

La "Théogonie" d'Hésiode

Parce que j'ai vraiment l'impression de faire du sur-place en révisant pour des oraux auxquels je ne serai peut-être même pas acceptée ( on saisit l'absurdité de son existence comme on peut... ), je me dis que ça intéresserait peut-être quelqu'un que je fasse partager mes lectures antiques. Après tout, vu que c'est plutôt parti pour être mon métier, autant aussi faire découvrir les oeuvres des autres.

Je suis donc en train de retraduire la Théogonie d'Hésiode. Je vous passe les détails des différentes querelles de chercheurs sur le thème "Hésiode a-t-il existé ? Si oui, quand exactement ? La Théogonie est-elle vraiment de lui ?" etc., etc. Grosso modo, ce qui est plus ou moins communément admis, c'est qu'Hésiode est un poète grec du VIIème siècle avant Jésus-Christ, qui habitait sans doute près de l'île d'Eubée, pas très loin au nord d'Athènes.

La Théogonie, comme son nom l'indique, est un récit de la naissance des dieux grecs en particulier ( d'où le titre "théo-gonie", "naissance des dieux" ) et du monde en général. Pour tous ceux qui aiment la mythologie grecque, c'est le texte à lire, d'autant qu'il n'est pas très long ( une trentaine de pages ). Il commence par la naissance du monde à partir du chaos et finit avec l'avènement de Zeus. Vous y trouverez non seulement le récit de cet avènement, mais aussi toutes les généalogies divines ( et des noms de dieux dont vous n'aviez jamais entendu parler ; je vous rassure, moi non plus ! :p ).

La Théogonie est une oeuvre en vers. Il faut savoir que la poésie antique ne fonctionne pas comme la nôtre : là où nous comptons les syllabes en elles-mêmes, les anciens comptaient les successions de syllabes longues et brèves, qui formaient des ensembles appelés "pieds". Par exemple, le pied qui se compose d'une syllabe longue suivie de deux syllabes brèves est un dactyle ( de "daktulos", "doigt" en grec ; regardez votre index : il est composé d'une phalange longue, suivie de deux brèves. CQFD ! ). On ne sait pas trop comment la poésie antique était déclamée, mais on pense que, en raison de cette technique de composition, elle devait être relativement rythmée.

La Théogonie présente également une autre caractéristique. Comme c'est un des tous premiers textes de la littérature occidentale ( on considère généralement que la littérature occidentale commence au VIIIème siècle avant J.C., avec Homère ), il a très certainement été tout d'abord composé à l'oral et récité par des aèdes, sortes de chanteurs plus ou moins errants, qui l'avaient appris par coeur ( et, à côté de ça, les tables de multiplication, je peux vous le dire, c'est de la gnognotte ! ). Du coup, il y a à l'intérieur un certain nombre de formules figées qui permettaient, en cas de trou de mémoire ou, précisément, pour s'en souvenir plus facilement, de remplir aisément un demi vers, voire un vers entier. C'est ainsi qu'il arrive parfois que le ciel soit étoilé... même en plein jour. :p

C'est d'ailleurs de ces archaïsmes que vient sans doute le principal problème de la Théologie : l'écriture est un peu vieillie ( et je ne vous parle pas de l'original en grec...! Remarquez, c'est logique, pour un texte qui a quelque chose comme 2700 ans ! ) et assez sollennelle. Je dois aussi reconnaître que, bien que postérieur à Homère, ce n'est pas aussi bien ( mais bon, je suis une fan absolue d'Homère, alors... ). Malgré tout, il y a quand même un certain nombre de passages qui sont tout à fait intéressants et divertissants, surtout si on est attiré par la mythologie grecque.

Histoire de vous prouver ce que j'avance, en voici un. Comme je suis une tête de mule ( et qu'un texte ne prend véritablement tout sa valeur que dans sa langue originale, surtout si c'est de la poésie ), je vous le cite d'abord en grec, puis je vous donne la traduction. Nous sommes juste après l'énumération des enfants d'Ouranos ( le Ciel ) et de Gaïa ( la Terre ) ; c'est le récit de la castration de son père par Kronos ( le futur père de Zeus ).

Ὅσσοι γὰρ Γαίης τε καὶ Οὐρανοῦ ἐξεγένοντο,
δεινότατοι παίδων, σφετέρῳ δ' ἤχθοντο τοκῆι
ἐξ ἀρχῆς * καὶ τῶν μὲν ὅπως τις πρῶτα γένοιτο,
πάντας ἀποκρύπτασκε, καὶ ἐς φάος οὐκ ἀνίεσε,
Γαίης ἐν κευθμῶνι * κακῷ δ' ἐπετέρπετο ἔργῳ
Οὐρανός, ἥ δ' ἐντός στεναχίξετο Γαῖα πελώρη
στεινομένη * δολίην δὲ κακὴν τ' ἐφράσσατο τέχνην.
Αἶψα δὲ ποιήσασα γένος πολιοῦ ἀδάμαντος
τεῦξε μέγα δρέπανον καὶ έπέφραδε παισὶ φίλοισιν *
Παῖδες έμοὶ καὶ πατρὸς ἀτασθάλου, αἶ κ' ἐθέλητε
πείσθεσθαι, πατρὸς κε κακὴν τεισαίμεθα λώβην
ὑμετέρου * πρότερος γὰρ ἀεικέα μήσατο ἔργα.

Ὥς φάτο * τοὺς δ' ἄρα πάντας ἕλεν δέος, οὐδέ τις αὐτῶν
φθέγξατο * θαρσήσας δὲ μέγας Κρόνος ἀγκυλομήτης
ἄψ αὖτις μύθοισι προσηύδα μητέρα κεδνὴν *
Μῆτηρ, ἐγὼ κεν τοῦτο γ' ὑποσχόμενος τελέσαιμι
ἔργον, ἐπεὶ πατρός γε δυσωνύμου οὐκ ἀλεγίζω
ἡμετέρου * πρότερος γὰρ ἀεικέα μήσατο ἔργα.

Ὥς φάτο * γήθησεν δὲ μέγα φρεσὶ Γαῖα πελὠρη *
εἶσε δέ μιν κρύψασα λόχῳ * ένέθηκε δὲ χερσὶν
ἅρπην καρχαρόδοντα, δόλον δ' ὑπεθήσατο πάντα.
Ἤλθε δὲ νύκτ' ἐπάγων μέγας Οὐρανὸς, ἀμφὶ δὲ Γαίῃ
ἱμείρων φιλότητος ἐπέσχετο καὶ ῥ' ἐτανύσθη
πάντη * ὅ δ' ἐκ λοχεοῖο πάις ὠρέξατο χειρὶ
σκαιῇ, δεξιτερῇ δὲ πελώριον ἔλλαβεν ἄρπεν
μάκρην καρχαρόδοντα, φίλοθ δ' ἔρριψε φέρεσθαι
ἐξοπίσω *


"Tous ceux, en effet, qui étaient nés de Gaïa et d'Ouranos étaient
des enfants très redoutables et leur père les prit en haine
dès le début. Dès que l'un d'eux venait au monde,
à chaque fois il les cachait tous - et ne les laissait pas venir à la lumière -
dans les profondeurs de Gaïa ; cette mauvaise action plaisait
à Ouranos, mais la vaste Gaïa gémissait, étouffée
à l'intérieur. Aussi imagina-t-elle une ruse perfide et mauvaise.
Créant vite ce qu'est le gris acier,
elle forgea une grande serpe, s'adressa à ses enfants
et leur dit pour leur donner du courage, inquiète en son coeur :
« Enfants qui êtes nés de moi et d'un père en proie à la fureur, si vous voulez
me faire confiance, nous pourrions punir l'outrage criminel
de votre père ; car c'est lui le premier qui a commis des actions infâmes. »

Tels furent ses mots, mais alors la peur s'empara de tous et aucun d'eux
ne parla. Mais, s'étant donné du courage, le grand Kronos aux pensées fourbes
dit aussitôt ces mots à sa noble mère :
« Mère, moi, je te le promets, je pourrais accomplir
cette tâche, puisque, du moins, je ne crains pas le père au nom déplaisant
qui est le nôtre ; car c'est lui le premier qui a commis des actions infâmes.»

Tels furent ses mots et la vaste Gaïa se réjouit grandement en son coeur.
Elle alla le cacher en embuscade, prit dans ses mains
la serpe aux dents aiguës et expliqua toute la ruse.
Puis vint le grand Ouranos, amenant la nuit ; près de Gaïa,
brûlant de désir, il s'approcha et s'étendit
partout. Alors son fils, depuis le lieu de l'embuscade, tendit la main
gauche, de la droite prit l'énorme serpe,
longue et aux dents aiguës, puis, les bourses de son père,
il les coupa avec impétuosité et les arracha en arrière pour les jeter
derrière lui."

vers 154 à 182

J'ai essayé de respecter la disposition en vers, même si ce n'est pas toujours génial.

Avant de retourner à mon Labeur, je voudrais juste faire remarquer une chose : rien que dans cet extrait, on voit la répétition d'une phrase qui permet de "meubler" les deux interventions ( "car c'est lui le premier qui a commis des actions infâmes" ) et d'une autre qui marque leur fin ( "Tels furent ses mots" ) ; cette dernière était particulièrement importante, dans le cadre d'une récitation orale, car elle permettait à l'auditoire de comprendre que le personnage avait fini de parler ( bah oui, à l'oral, on ne voit pas les guillemets ! ). Elle est caractéristique du style épique.

Sur ce, je file : j'en ai encore plus de huit cents de ce genre à revoir.