dimanche 12 juillet 2009

"Feeling good"

Parce que ça fait longtemps que je n'ai pas mis de musique par ici, un petit standard.



Feeling good




Découvrez Nina Simone!




Birds flying high
You know how I feel
Sun in the sky
You know how I feel
Breeze driftin' on by
You know how I feel
It's a new dawn
It's a new day
It's a new life
For me
And I'm feeling good

Fish in the sea
You know how I feel
River running free
You know how I feel
Blossom on the tree
You know how I feel
It's a new dawn
It's a new day
It's a new life
For me
And I'm feeling good

Dragonfly out in the sun
You know what I mean, don't you know
Butterflies all havin' fun
You know what I mean
Sleep in peace when the day is done,
What's what I mean
And this old world is a new world
And a bold world
For me

Stars when you shine
You know how I feel
Scent of the pine
You know how I feel
Yeah freedom is mine
And I know how I feel
It's a new dawn
It's a new day
It's a new life
For me

And I'm feeling good

lundi 6 juillet 2009

Aristophane, "Les Nuées"

Autre texte intéressant que j'ai dû retraduire et qui, je dois l'avouer, m'amuse beaucoup plus que la Théogonie : Les Nuées d'Aristophane. Aristophane est un auteur de comédies athénien de la fin du Vème siècle avant Jésus-Christ. Pour le dire en un mot, il est tout simplement éblouissant. Tout d'abord, il est très drôle, avec un humour assez souvent en bas de la ceinture , mais qui marche à tous les coups. Mais surtout, il fait preuve d'une invention verbale absolument géniale ( qui cause d'ailleurs de sacrées migraines à ses traducteurs ). Ses pièces sont également en prise directe avec l'actualité de l'époque, ce qui fait que c'est souvent grâce à lui que nous avons une petite idée d'à quoi ressemblait le quotidien d'un Athénien aux alentours de 420 et quels étaient les débats et les idées en vogue à ce moment-là. Il écrivait en effet en pleine guerre du Péloponnèse ( durant laquelle les Athéniens et les Spartiates se sont affrontés grosso modo de 431 à 404 ) et se trouvait être un fervent partisan de la paix, ce qui fait qu'il n'hésitait pas à vilipender les va-t-en-guerre de toutes sortes, avec une liberté de ton qu'on a du mal à retrouver de nos jours.

Pour une fois, Les Nuées ne se font pas l'apôtre de la paix, comme les deux premières pièces du comique athénien, Les Acharniens et Les Cavaliers, mais traitent des nouvelles idées en vogue à Athènes sur l'éducation, en particulier de l'enseignement des sophistes. Pour résumer assez grossièrement, les sophistes étaient des professeurs itinérants qui, moyennant finances, proposaient d'enseigner aux jeunes gens l'art oratoire. Un de leurs principaux arguments publicitaires étaient : "grâce à nous, vous pourrez soutenir une chose et son contraire... et vaincre dans l'un comme dans l'autre cas". C'est pour cette raison que Platon leur reproche de faire de tout cela un jeu et de ne se soucier en rien de la vérité, contrairement au vrai philosophe. Dans la pratique, on sait aujourd'hui que les sophistes avaient aussi une pensée propre et qu'ils ne se contentaient pas de faire les marioles en tenant des discours creux et amoraux.

Evidemment, je ne fais ici que résumer très grossièrement la question : si jamais un spécialiste se perd suffisamment pour tomber ici, je précise que je suis tout à fait consciente que c'est beaucoup plus subtile que cela. Ceci dit, si ça intéresse quelqu'un ( on ne sait jamais ), dites-le-moi, je peux développer.

L'intrigue des Nuées est assez simple : Strepsiade, un paysan athénien, est griblé de dettes parce que son fils, Phidippide, est un fan d'équitation, au point de même passer ses nuits à en rêver. Or Strepsiade a entendu parler de l'enseignement d'un certain Socrate ( qu'Aristophane met allègrement plus ou moins dans le même sac que les sophistes ), qui permet de gagner à tous les coups en justice, ce qui l'intéresse d'autant plus que ses créanciers menacent maintenant de porter l'affaire au tribunal. Il essaie d'abord en vain de convaincre son fils d'entrer à l'école des sophistes ( appelée "le Pensoir" ), puis décide d'y aller lui-même. Le passage que je vous présente se situe juste au moment où Socrate fait sa première entrée en scène, assis dans une corbeille suspendue qui descend doucement jusqu'au sol ; Strepsiade était en train de discuter avec un disciple, sur le pas de la porte du Pensoir. Je n'ai malheureusement pas réussi à conserver la répartition typographique des vers entre les différentes répliques, je vous la signale par des "\".


ΜΑ : Αὐτός.

ΣΤ : Τίς αὐτός ;

ΜΑ : Σωκράτης.

ΣΤ : Ὦ Σώκρατης... \ Ἴθι οὗτος, ἀναβόησον αὐτόν μοι μέγα \

ΜΑ : Αὐτὸς μὲν οὖν σὺ κάλεσον * οὐ γάρ μοι σχολή. \


ΣΤ : Ὦ Σώκρατης, \ ὦ Σωκρατίδιον...

ΣΩ : Τί με καλεῖς, ὦφήμερε ; \

ΣΤ : Πρῶτον μὲν ὅ τι δρᾶς, ἀντιβολῶ, κάτειπέ μοι. \

ΣΩ : Ἀεροβατῶ καὶ περιφρονῶ τὸν ἥλιον. \

ΣΤ : Ἔπειτ' ἀπὸ ταρροῦ τοὺς θεοὺς ὑπερφρονεῖς, \ ἀλλ' οὐκ ἀπὸ τῆς γῆς, εἴπερ ;

ΣΩ : Οὐ γὰρ ἄν ποτε \ ἐξηῦρον ὀρθῶς τὰ μετέωρα πράγματα, \ εἰ μὴ κρεμάσας τὸ νὀημα καὶ τὴν φροντίδα \ λεπτὴν καταμείξας εἰς τὸν ὅμοιον ἀέρα. \ Εἰ δ' ὤν χαμαὶ τἄνω κάτωθεν ἐσκόπουν, \ οὐκ ἄν ποτ' ηὗρον * οὐ γὰρ ἀλλ' ἡ γῆ βίᾳ \ ἕλκει πρὸς αὑτὴν τὴν ἰκμάδα τῆς φροντίδος. \ Πάσχει δὲ ταὐτὸ τοῦτο καὶ τὰ κάρδαμα. \

ΣΤ : Τί φῆς ; \ Ἠ φορντὶς ἕλκει τὴν ἰκμαδ' εἰς τὰ κάρδαμα ;



Disciple : C'est Lui !

Strepsiade : Qui, "Lui" ?

Disciple : Socrate !

Strepsiade : Socrate...! Va, toi, appelle-le-moi à grands cris.

Disciple : Appelle-le donc toi même, car je n'ai pas le temps.


Strepsiade : Socrate ! Mon Socratinou !

Socrate : Pourquoi m'appelles-tu, créature d'un jour ?

Strepsiade : Tout d'abord, ce que tu fais, je t'en prie, explique-le-moi.

Socrate : Je marche dans les airs et j'observe de tous côtés le soleil.

Strepsiade : Alors tu regardes de haut les dieux depuis une claie, mais pas depuis la terre, au moins.

Socrate : C'est que je n'aurais jamais découvert correctement les choses célestes, sauf avoir suspendu mon esprit et bien mêlé ma pensée, devenue subtile, dans l'air semblable. Tandis que, si j'étais à terre et que j'avais observé d'en bas ce qui est en haut, je n'aurais jamais trouvé. Non, en effet, mais la terre, par force, attire à elle la sève de la pensée. Ce même phénomène arrive aussi au cresson.

Strepsiade : Qu'est-ce que tu dis ? La pensée attire la sève vers le cresson ?


C'est court, je sais, mais j'ai encore un oral demain ( le grec sur programme, précisément ) et les scènes d'Aristophane sont tellement difficiles à couper que c'est soit ça, soit trois ou quatre pages, et la latiniste que je suis tape très lentement le grec. Si vous en voulez plus, allez voir dans le bouquin !

dimanche 5 juillet 2009

Les derniers des Mohicans et le "style français"

Puisque je suis pleine d'énergie négative et qu'il faut bien que je me défoule sur quelqu'un, c'est l'Académie qui va prendre. Après tout, on est ridicule ou on ne l'est pas et, dans mon cas, j'assume. C'est mal de s'en prendre à des vieillards, je sais, mais outre que "libre aux nouveaux d'exécrer les ancêtres : on est chez soi et on a le temps", ce n'est pas leur âge que je leur reproche, mais leur manière d'écrire.

Car les académiciens écrivent, certes, mais, franchement, pour ce qu'ils écrivent, était-il vraiment besoin de leur mettre sur le dos un habit ridicule ( mais délicieusement folklorique, il est vrai ) et de les monter autant en épingle ?

De fait, les académiciens écrivent à l'image de leur dictionnaire : ils sont chargés de conserver la pureté de la langue française ? leur écriture est, de même, un pur archétype du "style français", voire pire : "de l'esprit français".

Qu'est-ce que l' "esprit français" ? Eh bien, c'est simple : l' "esprit français", c'est ce petit quelque chose de teeeellement spiritueeeel, ces descriptions léchées qui font faux Saint-Simon, ces phrases si polies et repolies qu'elles en perdent tout naturel et deviennent tout ce qu'il y a de plus artificiel : en bref, qui sonnent faux.

Les écrivains de l'Académie n'écrivent pas pour écrire, ils n'écrivent pas pour saisir la vie, pour exprimer par leurs mots quelque chose d'essentiel et de désespérément indéfinissable ; ils écrivent pour ressembler à un standard, à un moule : celui du style français. C'est d'ailleurs pour cela qu'ils sont entrés à l'Académie : ils correspondaient parfaitement au moule et, comme les médiocres ridicules cherchent toujours à rester entre eux et n'admettent donc que leurs pareils pour ne pas risquer de se remettre en question, ils correspondront toujours au moule.

Voilà ce que je me disais il y a quelques mois, en lisant L'Irrégulière d'Edmonde Charles-Roux. Pardon : Edmonde Charles-Roux de l'Académie Goncourt. Oui, je sais, l'Académie et l'Académie Goncourt ne sont pas la même chose, mais, au fond, le diagnostic est le même ( un de mes profs disait très méchamment, mais assez justement : "A part Proust, pouvez-vous me citer un roman "distingué" par le Goncourt dont on parle encore aujourd'hui ?" ).

Je lisais donc L'Irrégulière, parce que j'avais vu Coco avant Chanel et que cela m'avait donné envie de jeter un coup d'oeil au roman dont il était l'adaptation. Au début, je me suis dit "pas si mauvais", mais quelque chose me gênait, puis j'ai commencé à avoir une légère indigestion de "style français" ( je dis "légère", parce que j'ai quand même fini le bouquin ; d'un autre côté, j'ai aussi fini Dan Brown pour faire plaisir à ma mère et à mon frère et je m'en servirais à peine dans mes toilettes, alors... ). J'ai failli écrire "trop de bien écrire tue le bien écrire", mais en réalité, ce n'est pas exactement ce que je veux dire ; "trop d'imitation du bien écrire tue l'écrire". Ce n'est pas un infâme brouillon, comme Dan Brown, mais c'est si artificiel et conforme que cela n'apporte pas grand chose à la littérature.

Je vais vous donner un exemple, pour, comme dirait Isocrate, "ne pas sembler faire le plus facile, critiquer ce qu'ont dit les autres" sans rien démontrer du tout. Je vais vous citer le tout début du prologue, décrivant les Cévennes, terre d'origine de la famille de Gabrielle Chanel.

C'est au sud de la France une terre jamais conquise. Effleurée seulement.
Il ne fait guère de doute qu'Hannibal lui-même... A la tête de ses éléphants et de ses Carthaginois, il opta pour un détour plutôt que d'attaquer de front la terre cévenole, cette barrière granitique, arc-boutée en travers de sa route comme un chat en colère.
Vint le temps des Césars. On se laissa romaniser, mais de loin. Et se manifesta aussi, en dépit des maigres ressources locales, un indéniable génie du commerce. C'est ainsi que le fromage des Gabales fit les délices des tables romaines. Voilà qui vaut d'être noté. Le meilleur du tempérament cévenol est là, dans cette force à fermer son coeur à la difficulté, à la pauvreté.
Quand se disloqua l'Empire, on vit le sac de Rome par les Barbares. Mais les mêmes Barbares vinrent battre au pied des Cévennes sans les submerger... Comme si les gens de guerre redoutaient instinctivement une région qu'ils pressentaient plus ouverte aux idées qu'aux hommes. Et deux siècles plus tard, toujours à l'ombre serrée des forêts, toujours au couvert des grottes, les montagnards du Gévaudan, les pasteurs de Villefort dominaient encore, et de très haut, les vallées étroites où glissait l'ombre cruelle des chevaliers de l'Islam. Les Arabes... Eux aussi renoncèrent.
Ainsi rien, ni les Sarrasins, ni les Anglais du Prince Noir, ni la peste, rien vraiment au cours des siècles ne troubla ces solitudes, hormis quelques pillards et les loups.
Tel est le génie d'une région si isolée du monde que s'y sont perpétués jusqu'à nos jours les caractères physiques de ses premiers occupants. Telles sont les origines de l'énigme fondamentale que pose un certain type féminin, une certaine beauté... C'est à la chevelure sombre des tribus venues d'Asie Mineure, aux cheveux drus et noirs des Gabales que les paysanes cévenoles doivent leurs airs de prophétesses. Et le port de tête qu'ont certaines femmes, là-bas... Et cette démarche à ne pas toucher terre...

Non, non, tout cela n'a pas été écrit dans les années 1880 ou 1930, mais bel et bien en 1974. Ah là là, le "génie français"... Vous remarquerez tout d'abord le thème général, celui de la terre, pour ne pas dire du terroir. C'est si subtilement énoncé qu'on pourrait presque avoir "nos ancêtres les Gaulois" : les cévenols sont d'une race ancienne, à part, que Tous les Peuples ont Craint, Carthaginois, Romains, Barbares, Sarrasins, Anglais... Manquent plus que les Prussiens et le tableau serait complet.

Vous noterez d'ailleurs la métaphore sousjacente des "vagues de l'Histoire" : "battre au pied des Cévennes sans les submerger" Et aussi "l'ombre cruelle des chevaliers de l'Islam" : tadaaa ! que d'effets ! que de points de suspension pour laisser planer le doute, susciter le rêve...! On sent son petit Gradus par derrière : "les points de suspension laissent l'énoncé en suspens, permettent de donner la possibilité au lecteur de rêver à son aise, suggèrent, évoquent plus qu'ils ne décrivent". Et là, du point de suspension, on en a ! Mes préférés, ce sont les premiers : "On dit qu'Hannibal lui-même..." Hannibal lui-même quoi ? N'a pas vu la nécessité de se coltiner ces montagnes quand il pouvait passer par l'étroite plaine entre les Cévennes et la Méditerranée ( car il y a un espace entre ces montagnes et la mer : je me demande où elle a vu les Cévennes lui barrer la route ) pour atteindre son seul et unique objectif, l'Italie ? C'est tout à fait sensé, d'autant qu'il savait qu'il ne pourrait couper aux Alpes !

En même temps, on vous décrit un "Cévenol éternel", pardon, le "tempérament cévenol" : il est farouche, on l'aura compris et l'insistance sur le milieu sauvage où il vit ( admirez l'allusion à la Bête du Gévaudan ! ) est, là encore, tout ce qu'il y a de plus légère ( "à l'ombre serrée des forêts", "au couvert des grottes" : c'est limite si elle ne nous le décrit pas vêtu de peaux de bête ; on dirait les descriptions des barbares chez Sidoine Apollinaire ! Je vous en donnerai si vous êtes sages ). Pis en plus on nous dit qu'ils sont consanguins...!

D'où le malaise : "Ciel ! je me suis laissée allée à décrire des Anciens Gaulois vivant comme des sauvages en autarcie quasi totale, comment vais-je m'en sortir pour que cela retombe positivement sur mon héroïne ?" C'est simple : en énonçant des paradoxes. C'est ainsi qu'on tombe sur "une région qu'ils pressentaient plus ouverte aux idées qu'aux hommes" : hum... comment une région peut-elle être ouverte aux idées si elle ne l'est pas aux hommes ? Mais, bon, c'est vrai qu'il faut suggérer que les idées de la Révolution ont aussi pénétré jusque là : on n'est pas resté si arriéré, quand même. Idem avec l' "indéniable génie du commerce" : si ce n'est pas complètement refait, de manière téléologique, pour expliquer le sens des affaires de Chanel, je veux bien me faire nonne, tiens. Du coup, on en arrive à l' "énigme fondamentale que pose un certain type féminin, une certaine beauté..." : ça, c'est du lourd ; je vous avoue que cette Enigme m'empêche de dormir la nuit.

Voilà pour l' "esprit français". Et le "style français" ? C'est une caricature de ce qu'on peut vous apprendre à l'école. Exemple : quiconque a eu un jour la joie de faire du thème latin a appris, pour son plus grand bonheur, que le français ne coordonne pas systématiquement ses phrases les unes aux autres ( contrairement à nos ancêtres les Romains ) ; il laisse à l'interlocuteur le soin de deviner le lien logique entre les phrases, en fonction du contexte ; on appelle ça l'asyndète. Ici, c'est presque systématique. S'y ajoutent de gros effets pour passer à un niveau de langue soutenu : multiplication des inversions du sujet, parfois ad nauseam ; on se laissa romaniser, à la limite du paternalisme : "alors ? on est content de sa sucette ? on en veut une autre ?" ; rythme ternaire, nécessairement ternaire ; grosses répétitions en anaphore ( aaaah... cette description des paysanes cévenoles ! pour un peu, on avait la tribu prophétique de Baudelaire ! ).

Bref, tout cela a autant de rapports avec la littérature que le Salon en avait avec la peinture. Oui, oui, c'est vrai, on ne tire pas sur une ambulance. Et puis c'est très vilain de s'en prendre à une vieille dame. Mais, voyez-vous, quand on écrit comme ça, on n'a qu'à ne pas se donner tant d'importance, parce que, franchement, quelle vanité ! Vanitas vanitatum et omnia vanitas ! "Mais Hugo, par exemple ! Hugo a fait partie de l'Académie !" Oui, il y a eu des exceptions et les romantiques ont notamment beaucoup cherché la reconnaissance institutionnelle. Mais alors que le Salon a perdu toute crédibilité et fini par disparaître, pourquoi continuer de faire reluire les épées de ceux-là à petits coups de langue bien appliqués ?

Pour vous donner une idée de ce que c'est qu'écrire, voici un extrait des Mémoires d'outre-tombe, de Chateaubriand ( livre III, chapitre 10 ), description des environs du château de Combourg en automne. C'est malheureux à dire, mais il n'y a quand même pas comparaison.

Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi : le temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole les habitants des campagnes : on se sent mieux à l'abri des hommes.
Un caractère moral s'attache aux scènes d'automne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s'affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées.
Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des corneilles dans la prairie de l'étang et leur perchée à l'entrée de la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir était une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries, j'entrais en pleine possession des sympathies de ma nature. Rencontrais-je quelque laboureur au bout d'un guérêt ? je m'arrêtais pour regarder cet homme germé à l'ombre des épis parmi lesquels il devait être moissonné, et qui retournant la terre de sa tombe avec le soc de sa charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies glacées de l'automne : le sillon qu'il creusait était le monument destiné à lui survivre. Que faisait à cela mon élégante démone ? Par sa magie, elle me transportait au bord du Nil, me montrait la pyramide égyptienne noyée sous le sable, comme un jour le sillon armoricain cachée sous la bruyère : je m'applaudissais d'avoir placé les fables de ma félicité hors des réalités humaines.
Le soir, je m'embarquais sur l'étang, conduisant seul mon bateau, au milieu des joncs et des larges feuilles flottantes des nénuphars. Là, se réunissaient les hirondelles prêtes à quitter nos climats. Je ne perdais pas un seul de leurs gazouillis : Tavernier enfant était moins attentif au récit d'un voyageur. Elles se jouaient sur l'eau au tomber du soleil, poursuivaient les insectes, s'élançaient ensemble dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids courbait à peine, et qu'elles remplissaient de leur ramage confus.

Voilà la différence entre écrire pour exprimer quelque chose de la vie et écrire pour imiter une norme littéraire.

vendredi 5 juin 2009

Quinte-Curce, "Histoire d'Alexandre"

Vous cherchez de l'aventure, de l'exotisme, des combats haletants et des réflexions sur le destin extraordinaire d'Alexandre le Grand ? Quinte-Curce est pour vous ! Cet historien ( oui, je sais, pour ceux qui connaissent, ça peut être contesté, mais c'est plus simple comme ça. En plus, les archéologues qui travaillent en Asie Centrale mettent à jour des restes qui donnent à penser qu'il y a une part de vérité dans ce qu'il écrit ) du milieu ou de la fin du Ier siècle après J.C. a écrit une "Histoire d'Alexandre" en dix livres, dont il nous manque les deux premiers et les autres ne sont pas toujours complets. Ce que nous avons raconte la conquête de l'Asie par Alexandre le Grand, de - 334 à -323 : il est quand même allé jusqu'en Inde, le gars, avant que ses soldats, fatigués et désireux de rentrer enfin chez eux, refusent d'aller plus loin.

D'accord, au niveau du style, ce n'est ni Salluste, ni Tacite ( deux autres historiens romains ), mais ça se lit tout aussi passionnément qu'un excellent roman et on n'a pas besoin d'être un expert en cette période pour se faire vraiment plaisir. Evidemment, étant donné que les historiens latins sont mon "dada", j'accepte tout à fait d'être soupçonnée de partialité, mais une amie à moi a testé avec son copain, qui étudie tout sauf la littérature latine, et il a énormément accroché. Qui a dit que les agrégatifs ne pouvaient pas aussi faire le bonheur de leur entourage ? :p

En bref, oubliez Oliver Stone et remisez Dan Brown au placard !

Je profite de mon enthousiasme pour vous en donner un aperçu. Nous sommes tout à la fin du livre VIII ; Alexandre est arrivé en Inde et se bat contre le roi Porus, qui a refusé de se soumettre et décidé de défendre son royaume coûte que coûte, en faisant face avec son armée, qui comprend un certain nombre d'éléphants. Je vous laisse imaginer la tête des Macédoniens devant ces grosses bestioles ; c'est d'ailleurs précisément à partir de là que je vais commencer. Comme d'hab', texte en latin d'abord, pour ceux qui ont la chance d'avoir des notions de cette langue ( si, si, c'est une chance, comme à chaque fois qu'on peut lire une oeuvre littéraire dans sa langue d'origine ! ), puis traduction. Ne soyez pas effrayés par la longueur.


Macedonas non beluarum modo, sed etiam ipsius regis aspectus parumper inhibuit. Beluae dispositae inter armatos speciem turrium procul fecerant ; ipse Porus humanae magnitudinis propremodum excesserat formam ; magnitudini Pori adiecere uidebatur belua, qua vehebatur, tantum inter ceteras eminens quanto aliis ipse praestabat. Itaque Alexander contemplatus et regem et agmen Indorum : « Tandem, inquit, par animo meo periculum uideo : cum bestiis simul et cum egregiis uiris res est. » Intuensque Coenon : « Cum ego, inquit, Ptolomaeo Perdiccaque et Hephaestione comitatus in laeuum hostium cornu impetum fecero uiderisque me in medio ardore certaminis, ipse dextrum move et turbatis signa infer. Tu, Antigene, et tu, Leonnate, et Tauron, inuehemini in mediam aciem et urgebitis frontem. Hastae nostrae praelongae et ualidiae non alias magis quam aduersus beluas rectoresque earum usui esse poterunt : deturbate eos, qui vehuntur, et ipsas confodite. Anceps genus auxilii est et in suos acrius furit. In hostem enim imperio, in suos pauore agitur. »

Haec elocutus concitat equum primus. Iamque, ut destunatum erat, inuaserat ordines hostium, cum Coenus ingentu ui in laeuum cornu inuehitur. Phalanx quoque mediam Indiarum aciem uno impetu perrupit. At Porus, qua equitem inuehi senserat, beluas agi iussit ; sed tardum et paene inmobile animal equorum uelocitatem aequare non poterat. Ne sagittarum quidem ullus erat barbaris usus, quippe longae et praegraues : nisi prius in terra statuerent arcum, haud satis apte et commode inponunt. Tum humo lubrica et ob id impediente conatum molientes ictus celeritate hostium occupantur. Ergo spreto regis imperio - quod fere fit, ubi turbatis acrius metus quam dux imperare coepit -, totidem erant imperatores, quot agmina errabant. Alius iungere aciem, alius diuidere ; stare quidam et nonnulli circumuehi terga hostium iubebant. Nihil in medium consulebatur.

Porus tamen cum paucis, quibus metu potior fuerat pudor, colligere dispersos, obuius hosti ire pergit elephantosque ante agmen suorum agi iubet. Magnum beluae iniecere terrorem insolitusque stridor non equos modo, tam pauidum ad omnia animal, sed uiros quoque ordinesque turbauerat. Iam fugae circumspiciebant locum paulo ante uictores, cum Alexander Agrianos et Thracas leviter armatos, meliorem concursatione quam comminus militem, emisit in beluas. Ingentem hi uim telorum iniecere et elephantis et regentibus eos : phalanx quoque instarer constanter territis coepit. Sed quidam auidius persecuti beluas in semet inritauere uulneribus. Obtriti ergo pedibus earum ceteris, ut parcius instarent, fuere documentum. Praecipue terribilis illa facie erat, cum manu arma uirosque corriperent et super se regentibus traderent. Anceps ergo pugna nunc sequentium, nunc fugientium elephantos in multum diei uarium certamen extraxit, donec securibus - id namque genus auxilii praeparatum erat - pedes amputare coeperunt. Copidas uocabant gladios leuiter curuatos, falcibus similes, quis adpetebant beluarum manus. Nec quicquam inexpertum non mortis modo, sed etiam in ipsa morte noui supplicii timor omittebat. Ergo elephanti uulneribus tandem fatigati suos impetu sternunt et, qui rexerant eos, praecipitati in terram ab ipsis obterebantur. Itaque pecorum modo magis pauidi quam infesti ultra aciem exigebantur, cum Porus destitutus a pluribus tela multo ante preparata in circumfusos ex elephanto suo coepit ingerere, multisque eminus uulneratis expositus ipse ad ictus undique petebatur. Nouem iam uulnera hinc tergo, illinc perctore exceperat, multoque sanguine effuso languidis manibus magis elapsa quam excussa tela mittebat. Nec segnius belua instincta rabie nondum saucia inuehebatur ordinibus, donec rector beluae regem conspexit, fluentibus membris omissisque armis uix compotem mentis. Tum beluam in fugam concitat sequente Alexandro : sed equus eius multis uulneribus confossus deficiensque procubuit, posito magis rege quam effuso. Itaque dum equum mutat, tardius insecutus est.

Interim frater Taxilis, regis Indorum, praemissus ab Alexandro monere coepit Porum ne ultima experiri perseueraret dederetque se uictori. At ille, quamquam exhaustae erant uires deficiebatque sanguis, tamen ad notam uocem excitatus : « Agnosco, inquit, Taxilis fratrem imperii regnique sui proditoris » et telum, quod unum forte non effluxerat, contorsit in eum, quod per medium pectus penetrauit ad tergum. Hoc ultimo uirtutis opere edito fugere acrius coepit ; sed elephantus quoque, qui multa exceperat tela, deficiebat. Itaque sistit fugam peditemque sequenti hosti obiecit.

Iam Alexander consecutus erat et pertinacia Pori cognita uetabat resistentibus parci. Ergo undique et in pedites et in Porum ipsum tela congesta sunt ; quis tandem grauatus, labi ex belua coepit. Indus, qui elephantum regebat, descendere eum ratus, more solito elephantum procumbere iussit in genua ; qui ut se submisit, ceteri quoque - ita enim instituti erant - demisere corpora in terram. Ea res et Porum et ceteros uictoribus tradidit. Rex spoliari corpus Pori interempum esse credens iubet et qui detraherent loricam uestemque concurrere, cum belua dominum tueri et spoliantes coepit adpetere, leuatumque corpus eius rursus dorso suo inponere. Ergo telis undique obruitur compositoque eo in uehiculum Porus inponitur. Quem rex ut uidit adlevantem oculos, non odio sed miseratione commotus : « Quae, malum, inquit, amentia te coegit, rerum mearum cognita fama belli fortunam experiri, cum Taxilis esset in deditos clementiae meae tam propinquum tibi exemplum ! » At ille : « Quoniam, inquit, percontaris, respondebo ea libertate quam interrogando fecisti. Neminem me fortiorem esse censebam : meas enim noueram uires, non expertus tuas ; fortiorem esse te belli docuit euentus. Sed ne sic quidem parum infelix sum, secundus tibi. » Rursus interrogatus quid ipse uictorem statuere debere censeret : « Quod hic, inquit, dies tibi suadet, quo expertus es quam caduca felicitas esset. » Plus monendo fecit quam si precatus esset : quippe magnitudinem animi eius interritam ac ne fortuna quidem infractam non misericordia modo, sed etiam honore excipere dignatus est. Aegrum curauit haud secus quam si pro ipso pugnasset : confirmatum contra spem omnium in amicorum numerum recepit ; mox donauit ampliore regno quam tenuit. Nec sane quicquam ingenium eius solidius aut constantius habuit quam admirationem uerae laudis et gloriae : simplicius tamen famam aestimabat in hoste quam in ciue. Quippe a suis credebat magnitudinem sua destrui posse ; eandem clariorem fore quo maiores fuissent quos ipse uicisset.


Les Macédoniens furent arrêtés un instant à la vue non seulement des bêtes, mais aussi du roi lui-même. Les éléphants, disposés au milieu des hommes en armes, donnaient de loin l'impression de tours ; quant à Porus, il dépassait presque la taille habituelle d'un homme ; l'animal qui le portait semblait ajouter à sa grandeur, car il se distinguait autant au milieu du reste que Porus lui-même dépassait les autres. C'est pourquoi Alexandre dit en contemplant et le roi et l'armée indienne : « Enfin je vois un danger à la taille de mon courage : il s'agit de bêtes et d'hommes hors normes. » Puis il continua en regardant Coénos : « Lorsque, en compagnie de Ptolémée, Perdiccas et Héphaestion, j'aurai assailli l'aile gauche ennemie et que tu m'auras vu au milieu de l'ardeur du combat, à ton tour, ébranle leur aile droite et enfonce leurs rangs en désordre. Toi, Antigène, et toi, Léonnatus, ainsi que Tauron, attaquez le milieu de l'armée et pressez leur ligne de front. Nos lances sont très longues et ne pourront nous être utiles que contre les bêtes et leurs conducteurs : délogez ceux qui les portent et, elles, criblez-les de coups. Elles représentent un genre d'aide peu sûr et leur fureur se dirige plus férocement contre les leurs, car elles sont mues par un ordre contre l'ennemi, mais par la peur contre les leurs. »

Après avoir dit cela, il lance son cheval le premier. Et, selon le plan établi, il avait déjà attaqué les rangs des ennemis, quand Coénus attaqua l'aile gauche avec une grande force. Sa phalange rompit d'un seul assaut le centre de l'armée indienne. Mais Porus ordonna de conduire les bêtes là où il avait vu que la cavalerie attaquait ; mais les animaux, trop lents et presque immobiles, ne pouvaient égaler la rapidité des chevaux. Pas même les flèches n'étaient utiles aux barbares, car elles étaient longues et très lourdes : à moins de poser d'abord l'arc à terre, elles ne s'adaptent pas assez correctement et commodément. Alors, comme le sol était glissant et, à cause de cela, gênait leur effort, ceux qui lançaient des traits furent devancés par la rapidité des ennemis. Comme ils avaient donc négligé l'ordre du roi - ce qui arrive souvent, lorsque les soldats affolés commencent à être commandés plus par la peur que par leur chef -, il y avait autant de généraux que de régiments qui erraient. L'un ordonnait de les réunir, l'autre de les diviser, certains de rester en place et quelques-uns de prendre l'ennemi à revers. Aucune décision n'était prise en commun.

Porus, cependant, avec un petit nombre d'hommes dont le sentiment de l'honneur était plus fort que la peur, continue de rassembler ceux qui étaient dispersés et d'aller à la rencontre des ennemis et ordonne de conduire les éléphants devant le régiment de ses soldats. Les bêtes provoquèrent une grande peur et leur barrissement, auquel on n'était pas habitué, affola non seulement les chevaux, animaux que tout effraie tant, mais aussi les hommes et les rangs. Ceux qui, peu avant, étaient victorieux cherchaient déjà aux alentours un endroit où fuir, quand Alexandre envoya contre les éléphants des Agriens et des Thraces légèrement armés, soldats meilleurs au harcèlement qu'au corps-à-corps. Ceux-ci lancèrent une grande quantité de traits et contre les éléphants et contre leurs conducteurs ; comme ils étaient effrayés, la phalange commença aussi à les menacer sans arrêt. Mais certains poursuivirent les animaux avec trop d'ardeur et s'attirèrent leur colère à cause des blessures qu'ils leur infligeaient. Ils furent donc écrasés sous leurs pattes et apprirent aux autres à attaquer plus prudemment. C'était surtout leur aspect qui était terrifiant, tandis qu'ils s'emparaient avec leur trompe des armes et des hommes et les livraient, au-dessus d'eux, à leurs conducteurs. Le combat fut donc sans résultat pour ceux qui tantôt poursuivaient, tantôt fuyaient et fit durer cette lutte incertaine une bonne partie du jour, jusqu'à ce qu'ils commencent, avec des haches - car ce genre d'aide avait été préparé à l'avance -, à amputer leurs pieds. Ils appelaient "copides" les glaives légèrement incurvés et semblables à des faux avec lesquels ils attaquaient les pattes des animaux. Et aucun moyen n'était oublié dans la crainte non seulement de mourir, mais aussi, au moment même de mourir, de subir un nouveau supplice. Les éléphants, fatigués à la fin par leur blessures, écrasèrent les leurs dans leur élan et piétinaient leurs conducteurs après les avoir précipités à terre. C'est pourquoi, comme du bétail, plus effrayés que dangereux, ils étaient chassés loin de l'armée, lorsque Porus, abandonné par la plupart de ses soldats commença, depuis son éléphant, à porter des traits préparés depuis longtemps contre ceux qui étaient tout autour de lui et, comme il se détachait, exposé à de nombreuses blessures, était lui-même la cible des coups lancés de toutes parts. Il avait déjà reçu neuf blessures, ici dans le dos, ici dans la poitrine et, comme il avait perdu beaucoup de sang, de ses mains sans énergie il envoyait des traits qui lui échappaient plutôt qu'il ne les lançait. Et son éléphant encore intact, dans sa rage, n'attaquait pas les rangs avec moins de force, jusqu'à ce que son conducteur regarde le roi, qui, les bras ballants et perdant ses armes, était à peine maître de son esprit. Il incita alors l'animal à prendre la fuite, Alexandre à sa poursuite : mais son cheval, affligé de nombreuses blessures, s'écroula en rendant l'âme, déposant plus le roi que le désarçonnant. C'est pourquoi, le temps de changer de cheval, il fut retardé dans sa poursuite.

Dans l'intervalle, le frère de Taxilis, un roi indien, fut envoyé en avant par Alexandre et commença à conseiller à Porus de ne pas persévérer dans ses tentatives désespérées et de se livrer au vainqueur. Mais l'autre, bien que ses forces aient été épuisées et que le sang lui fît défaut, se ranima cependant à cette voix connue et dit : « Je reconnais le frère de Taxilis, qui a trahi son pouvoir et son royaume » et il lança contre lui un javelot qui était d'aventure le seul qu'il n'avait pas envoyé et qui pénétra l'émissaire depuis le milieu de la poitrine jusqu'au dos. Après avoir donné cette ultime preuve de sa valeur, il commença à fuir avec plus d'ardeur ; mais son éléphant, qui avait reçu de nombreux traits, lui fit aussi défaut. C'est pourquoi il cessa de fuir et opposa son infanterie à l'ennemi qui le suivait.

Alexandre l'avait déjà rejoint et, en apprenant l'opiniâtreté de Porus, il interdit d'épargner ceux qui résistaient. Des traits furent donc envoyés de toutes parts et sur les fantassins et sur Porus lui-même ; enfin écrasé sous leur poids, il commença à glisser de son éléphant. L'Indien qui dirigeait la bête, croyant qu'il voulait descendre, ordonna à l'éléphant, selon l'habitude, de s'agenouiller ; et lorsqu'il s'abaissa, les autres aussi - car ils avaient été dressés ainsi - s'abaissèrent jusqu'à terre. Ce fut cela qui livra aux vainqueurs et Porus et tous les autres. Le roi, croyant que Porus avait été tué, ordonne de dépouiller son corps de ses armes et des gens accoururent pour lui enlever sa cuirasse et son vêtement, lorsque l'animal commença à protéger son maître et attaquer ceux qui le dépouillaient ; levant son corps, il le remit sur son dos. Il fut donc assailli de coups de toutes parts et abattu, avant que Porus ne soit déposé dans une voiture. Lorsque le roi le vit ouvrir les yeux, saisi non par la haine, mais par la pitié, il s'exclama : « Quelle folie t'a poussé, malheureux, à tenter le hasard de la guerre, alors que tu connaissais la gloire de mes hauts faits, tandis que Taxilis était pour toi un exemple si proche de ma clémence envers ceux qui se rendent ? » Alors l'autre répondit : « Puisque tu me le demandes, je répondrai avec la franchise que tu as eue en m'interrogeant. Je pensais que personne n'était plus fort que moi, car je connaissais mes formes, n'ayant pas encore l'expérience des tiennes ; mais l'issue de la guerre nous a appris que c'est toi le plus fort. Mais même ainsi, je ne suis pas peu chanceux, moi qui suis le second après toi. » Tandis qu'Alexandre lui demandait à nouveau ce que lui-même pensait que le vainqueur devait décider, il répondit : « Ce que te conseille ce jour où tu as fait l'expérience de combien la fortune est passagère. » Il fit plus par son avertissement que s'il l'avait imploré, car, sa grandeur d'âme sans peur et pas même brisée par son sort, Alexandre la jugea digne d'être reçue non seulement avec miséricorde, mais aussi avec honneur. Il le soigna dans sa maladie exactement comme s'il avait combattu pour lui : lorsqu'il se remit, contre toute attente, il fut admis au nombre de ses amis ; bientôt, il lui fit cadeau d'un royaume plus grand que celui qu'il avait eu. Et l'esprit d'Alexandre n'eut jamais rien de plus solide et de plus constant que son admiration pour la valeur et la gloire véritables : cependant, il estimait plus facilement le mérite d'un ennemi que celui d'un concitoyen, car il croyait que sa grandeur pouvait être détruite par les siens, mais qu'elle serait plus rayonnante à proportion de celle des ennemis qu'il avait vaincus.