jeudi 28 mai 2009

To die or not to die

To die or not to die.



"Je te dis qu'elle fait un drôle de bruit !"

Quand Paulot l'avait appelé au téléphone, il lui avait assuré que la camionnette était "flambant neuve" : «Il n'y manque rien ! Une caisse increvable ! Elle roule comme sur des roulettes !"» Effectivement, il n'y manquait rien. Enfin, presque rien : le rétro droit avait manifestement pris un coup et, blessé, pendait dangereusement en attendant qu'on s'occupe de lui ; en attendant, il était inutilisable, mais Paulot, en voyant le regard un peu effaré de M. Karentédouze, s'était empressé de préciser que seul le gauche était obligatoire dans le code de la route. «C'est pareil pour les pare-chocs, c'est pas obligatoire, alors no souci !» Karentédouze n'était même encore passé derrière la voiture. Pour info, si le pare-choc n'était pas à sa place, il avait été pieusement déposé à l'arrière. «Pfff... Il m'a lâché genre dix minutes après que j'ai quitté José ! J'me suis dit : merde ! c'est pas ma faute, là ! Je lui garde et il le remettra lui-même ! Sauf que j'pouvais pas savoir, hein !»
Donc effectivement, techniquement, il n'y manquait rien. Que cette épave soit increvable était en outre très probable, vu qu'elle était encore debout malgré son état. Mais qu'elle roule comme sur des roulettes, voilà qui était beaucoup plus douteux. «Attends, j't'ai pas dit que c'était une Ferrari, non plus !» M. Karentédouze ne s'y était jamais attendu, mais, quand son ami lui avait désigné l'engin, il n'avait jamais pensé qu'il devrait monter dans un tacot pareil, surtout pour aller à un enterrement.
Mais, là, c'était vraiment limite. Qu'il manque un rétroviseur et un pare-choc, soit. Que la carrosserie soit parvenue à un stade avancé de rouille, au point que sa couleur d'origine en devenait presque indéfinissable, passe encore. Mais lorsque Paulot avait mis le moteur en marche, le bruit qui s'était échappé de sous le capot n'était vraiment, vraiment pas rassurant. La toux qui s'était fait entendre avait été discrète, au début, mais elle était vite devenue carrément tuberculeuse. C'est alors que M. Karentédouze avait tenté, pour la première fois, de faire remarquer que ce bruit ne disait rien qui vaille. Paulot était resté inébranlable : «Mais non, mais non ! Tu vas voir ! Il faut juste lui donner un peu de temps. C'est comme les grands athlètes : elle a besoin de s'échauffer.» Puis il était ressorti de l'habitacle, pour, quand même, soulever le capot. Karentédouze, pour sa part, n'était même pas monté à l'intérieur : son ventre était... hum... quelque peu proéminent et il craignait que les suspensions de cette ruine n'y survivent pas ; pendant un bref instant, il avait même regretté de ne pas écouter sa femme quand elle lui disait qu'il devrait faire attention à son poids ; un très bref instant, il est vrai. A présent, il écoutait attentivement ce que son ami semblait murmurer à l'oreille du carburateur : «Allez, Josette, fais un effort, quoi... Y a des fois où j'ai été un peu chien avec toi, c'est vrai, mais là, c'est promis, j'te ramène chez toi. Allez, quoi, sois sympa...!
- Euh... tu l'appelles Josette ?
- Bah oui ! C'est la caisse à José, alors elle s'appelle Josette ! C'est logique, non ?» Comme Karentédouze ne répondit pas et se mit à regarder ses chaussures, il continua : «Josette, faut que j'te dise, quand même : t'es presque l'amour de ma vie et ça m'brise le coeur de devoir te quitter. C'est vrai, quoi, on a passé de bons moments, toi et moi ! J'oublierai jamais. Mais là, j'ai vraiment pas le choix. Alors faut que tu marches, tu comprends ? Sinon, j'vais avoir des ennuis, moi. C'est pas ce que tu veux, quand même ?»
Et là, comme par magie, le moteur se mit soudainement à ronfler. Paulot poussa un profond soupir de soulagement, claqua le capot en le refermant et grommela en se dirigeant vers la porte côté conducteur : «Bordel, les femmes jalouses, qu'est-ce que c'est chiant ! Faut toujours les caresser dans le sens du poil, sinon elles deviennent invivables.» Puis, à Karentédouze : «J'lui ai pas encore dit que son patron était mort. Faut pas la brusquer.» No comment, c'était plus prudent.
Karentédouze était même sur le point de s'installer sur le siège passager, quand son ami l'arrêta d'un geste brusque de la main : «Non, attends, faut la pousser.
- Comment ça, "faut la pousser" ?
- Ben, faut la pousser sur la route et ensuite monter dedans. Sinon, elle bronche au bout de dix mètres. Je sais pas pourquoi, pis en plus c'est nouveau. En temps normal, j'aurais téléphoné à José, mais là, c'est un peu trop tard...»
José était mort trois jours auparavant, écrasé sous son monte-charge alors qu'il réparait une autre camionnette, dans son garage.
«Mais bon sang, Paulot, tu as vu où on est ?! C'est totalement irréaliste ! Presque du suicide !»
Regard circulaire des deux compères. La camionnette était garée en plein milieu du trottoir, à côté d'une église et à deux pas d'un carrefour très fréquenté. Le flot de voitures était continu ; même descendre à pied sur la chaussée était risqué.
«Nan, nan, pas sûr ! Tu vas voir, c'est étonnant comme les gens la laissent passer. Je sais pas, ça doit être une sorte de respect...»
Karentédouze serra les dents et se mit à pousser avec lui. On aurait pu croire qu'une ruine pareille était aussi légère qu'un fantôme ; erreur : elle pesait des tonnes. Par contre, il dut reconnaître que son ami avait raison : à peine étaient-ils arrivés à l'extrême bord du trottoir qu'un homme très distingué dans une mercedes nickel s'arrêta net pour les laisser passer et, même, resta à une distance plus que raisonnable, comme s'il craignait que les particules de rouille qui tombaient périodiquement du coffre n'abîment la sienne. C'était prudent, en effet : le costume neuf de M. Karentédouze en avait presque changé de couleur.
Après avoir mis la voiture sur la route, les deux compères montèrent dedans ( les suspensions protestèrent énergiquement lorsque Karentédouze s'installa sur son siège ) et elle se mit en route, tant bien que mal, en bringuebalant. Paulot se concentra sur sa conduite, Karentédouze regardait droit devant lui. Pour la première fois depuis qu'il s'était levé, il ressentait une certaine angoisse à l'idée de devoir assister à un enterrement ce jour-là : l'église, l'encens, l'eau bénite, le cimetière, tout ça... c'était pas exactement sa tasse de thé.
« Ça faisait combien de temps que tu lui avais emprunté Josette, à José ? demanda-t-il pour essayer de penser à autre chose.
- Quatre mois, répondit Paulot entre ses dents. Elle était vraiment idéale pour transporter toutes mes trouvailles » Paulot était brocanteur. « Genre les meubles, les miroirs, les trucs de ce style. En plus, chuis le roi du Tétrys, alors je te dis pas tout ce que j'ai réussi à caser là-dedans. Maude hallucinait.
- C'est qui, Maude ?
- Ah, je t'ai pas parlé de Maude ? P'tite rouquine et un cul, mon vieux, un cul ! Je la vois de temps en temps, depuis six mois environ. Je sais même plus où je l'ai rencontrée. Ce qui est sûr, c'est que c'est pas avec cette caisse que je l'ai emballée, la première fois, tu peux me croire.
- Je te crois sur parole. Dis donc, six mois, dans ton cas, c'est un record.
- Oh, hé, le marié depuis vingt-cinq ans, je t'ai pas demandé l'heure, hein ! T'es pas vraiment une pub pour le mariage !
- C'est bon, c'est bon, j'arrête... Pourquoi tu la rends, au fait ?
- Qui ça ? Maude ?
- Non, la voiture.
- Ben, José est... Enfin tu sais bien, quoi... Il nous a quittés, comme ils disaient sur le faire-part. Alors, du coup, c'est un peu mon devoir de ramener sa caisse à sa veuve.
- Ouais, enfin, bon, pour ce qu'elle s'en tape, de cette camionnette, maintenant...!
- Bah tu sais pas ! Elle peut avoir des trucs à trimbaler, maintenant que... Enfin tu vois, quoi !
- Mais... elle t'a demandé de la lui rendre ?
- Oui... non... pas exactement... Disons que ça peut toujours lui être utile. Et puis... et puis... et puis moi, je garde pas une caisse qui a tué son propriétaire !
- QUOI ???!!!!! C'est quoi, cette histoire ???!!!!
- Ben, tu sais, José...
- JOSÉ QUOI !!!!
- Ben, la voiture qui l'a écrasé, c'était exactement le même modèle que celle-là.
- Ah, tu m'as fait peur ! Je suis soulagé ! J'ai cru...
- T'as cru quoi ?
- Euh... rien. Et donc, ça devient subitement urgent, juste parce que tu es superstitieux ?
- Je suis pas superstitieux !!! J'y ai vu un signe, voilà, c'est tout ! Et puis d'abord, Maude, elle est d'accord avec moi ! Elle m'a lu dans les lignes de la main et figure-toi qu'elle m'a dit que cette voiture, elle était funeste pour moi ! Funeste ! C'est exactement ce qu'elle a dit ! Alors moi, tu comprends, depuis mon contrôle fiscal, je me méfie maintenant.
- Quel est le rapport ?
- Y en a pas.
- Je me disais bien, aussi... N'empêche, t'es superstitieux.
- Non, je ne suis pas superstitieux ! Je suis tout ce qu'il y a de plus rationnel, au contraire ! » Paulot se tourna carrément vers lui. « Et puis d'abord, fais pas comme si l'idée de devoir aller dans un cimetière te foutait pas la trouille, hein !
- Comment ? Comment ? Qu'est-ce que tu insinues ? »
Cette fois-ci, c'était au tour de Karentédouze de s'échauffer.
« Attends, comme si je ne me souvenais pas que, depuis la trouille qu'on s'est foutue dans le cimetière du village, quand on avait treize ans, tu détestes t'approcher de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une tombe !
- Même pas vrai !
- Oh que si, c'est vrai !
- Même pas.... AH !!!! Regarde où tu vas, tu vas nous tuer !!!!! »
Hiiiiiiiiiiii...! ( Bruit de freins ) Re-hiiiiiiiiiiiii...!!!! ( Re-bruit de frein ) Braaaaaammmmm !!!!! ( Bruit de deux voitures qui viennent de se rentrer dedans, pas méchamment, mais avec pas mal de tôle froissée ) Psssshhhhhh... ( Bruit du moteur de Josette rendant l'âme ). Cris dans l'habitacle.
« Ah !!! Tu vois ?! Je te l'avais dit que cette voiture allait essayer de me tuer !!! Je te l'avais dit !!! Et Maude aussi l'avait dit !!! Tu fais moins le mariole, maintenant, hein !!!
- Mais non, espèce de con ! T'as qu'à faire attention à comment tu conduis, au lieu de faire semblant de ne pas avoir la trouille parce que José est mort d'un coup, d'un accident débile, et que ça te fait réfléchir ! Et puis, si ça se trouve, cette caisse, elle s'est fait harakiri parce qu'elle ne supporte pas que son maître soit parti et qu'elle veut le rejoindre ! On est peut-être en train d'assister à un tragique suicide mécanique !
- Impossible, j'lui ai pas dit qu'il était mort !!! »
Ils se regardèrent tout d'un coup, en silence et dans le blanc des yeux, saisis. Puis ils éclatèrent de rire.
« Bon sang, qu'est-ce qu'on peut dire comme conneries ! Non mais, tu m'as entendu ? commença Paulot.
- Et moi ? Encore un peu et j'allais te sortir que ma femme m'avait bien dit que tu étais un chauffard et qu'il ne fallait pas monter avec toi ! »
Une voix furieuse leur parvint soudain du dehors : « Dites donc, bande d'enculés ! Ça vous fait marrer de m'avoir explosé mon tout-terrain ??!!!
- Pas de bonne humeur, le client, hein ? fit remarquer Paulot.
- Oui, on dirait, répondit Karentédouze.
- Bon, allez, j'y vais, sinon on y est encore ce soir et, c'est pas tout ça, mais on va être en retard à l'enterrement.
- De toutes façons, la voiture est morte, alors on ne risque pas d'y être à l'heure.
- Ça, si j'étais toi, je n'en serai pas aussi sûr. Si tu savais le nombre de fois où j'ai réussi à la ressusciter, en quatre mois... J'ai surtout terriblement besoin d'insulter un con. Et celui-là le mérite rien qu'à sa caisse. Tu m'excuseras, je vais me défouler.
- Je t'en prie. »
Paulot sortit de la camionnette. Karentédouze fit couiner son siège et essaya de trouver la posture idéale pour assister au spectacle.
« Alors, Ducon, tu croyais que ta merde monstrueuse résoudrait ton problème de tout petits testicules ? Le truc, tu vois, c'est que ça t'a pas rendu plus intelligent pour autant...! »

jeudi 21 mai 2009

La "Théogonie" d'Hésiode

Parce que j'ai vraiment l'impression de faire du sur-place en révisant pour des oraux auxquels je ne serai peut-être même pas acceptée ( on saisit l'absurdité de son existence comme on peut... ), je me dis que ça intéresserait peut-être quelqu'un que je fasse partager mes lectures antiques. Après tout, vu que c'est plutôt parti pour être mon métier, autant aussi faire découvrir les oeuvres des autres.

Je suis donc en train de retraduire la Théogonie d'Hésiode. Je vous passe les détails des différentes querelles de chercheurs sur le thème "Hésiode a-t-il existé ? Si oui, quand exactement ? La Théogonie est-elle vraiment de lui ?" etc., etc. Grosso modo, ce qui est plus ou moins communément admis, c'est qu'Hésiode est un poète grec du VIIème siècle avant Jésus-Christ, qui habitait sans doute près de l'île d'Eubée, pas très loin au nord d'Athènes.

La Théogonie, comme son nom l'indique, est un récit de la naissance des dieux grecs en particulier ( d'où le titre "théo-gonie", "naissance des dieux" ) et du monde en général. Pour tous ceux qui aiment la mythologie grecque, c'est le texte à lire, d'autant qu'il n'est pas très long ( une trentaine de pages ). Il commence par la naissance du monde à partir du chaos et finit avec l'avènement de Zeus. Vous y trouverez non seulement le récit de cet avènement, mais aussi toutes les généalogies divines ( et des noms de dieux dont vous n'aviez jamais entendu parler ; je vous rassure, moi non plus ! :p ).

La Théogonie est une oeuvre en vers. Il faut savoir que la poésie antique ne fonctionne pas comme la nôtre : là où nous comptons les syllabes en elles-mêmes, les anciens comptaient les successions de syllabes longues et brèves, qui formaient des ensembles appelés "pieds". Par exemple, le pied qui se compose d'une syllabe longue suivie de deux syllabes brèves est un dactyle ( de "daktulos", "doigt" en grec ; regardez votre index : il est composé d'une phalange longue, suivie de deux brèves. CQFD ! ). On ne sait pas trop comment la poésie antique était déclamée, mais on pense que, en raison de cette technique de composition, elle devait être relativement rythmée.

La Théogonie présente également une autre caractéristique. Comme c'est un des tous premiers textes de la littérature occidentale ( on considère généralement que la littérature occidentale commence au VIIIème siècle avant J.C., avec Homère ), il a très certainement été tout d'abord composé à l'oral et récité par des aèdes, sortes de chanteurs plus ou moins errants, qui l'avaient appris par coeur ( et, à côté de ça, les tables de multiplication, je peux vous le dire, c'est de la gnognotte ! ). Du coup, il y a à l'intérieur un certain nombre de formules figées qui permettaient, en cas de trou de mémoire ou, précisément, pour s'en souvenir plus facilement, de remplir aisément un demi vers, voire un vers entier. C'est ainsi qu'il arrive parfois que le ciel soit étoilé... même en plein jour. :p

C'est d'ailleurs de ces archaïsmes que vient sans doute le principal problème de la Théologie : l'écriture est un peu vieillie ( et je ne vous parle pas de l'original en grec...! Remarquez, c'est logique, pour un texte qui a quelque chose comme 2700 ans ! ) et assez sollennelle. Je dois aussi reconnaître que, bien que postérieur à Homère, ce n'est pas aussi bien ( mais bon, je suis une fan absolue d'Homère, alors... ). Malgré tout, il y a quand même un certain nombre de passages qui sont tout à fait intéressants et divertissants, surtout si on est attiré par la mythologie grecque.

Histoire de vous prouver ce que j'avance, en voici un. Comme je suis une tête de mule ( et qu'un texte ne prend véritablement tout sa valeur que dans sa langue originale, surtout si c'est de la poésie ), je vous le cite d'abord en grec, puis je vous donne la traduction. Nous sommes juste après l'énumération des enfants d'Ouranos ( le Ciel ) et de Gaïa ( la Terre ) ; c'est le récit de la castration de son père par Kronos ( le futur père de Zeus ).

Ὅσσοι γὰρ Γαίης τε καὶ Οὐρανοῦ ἐξεγένοντο,
δεινότατοι παίδων, σφετέρῳ δ' ἤχθοντο τοκῆι
ἐξ ἀρχῆς * καὶ τῶν μὲν ὅπως τις πρῶτα γένοιτο,
πάντας ἀποκρύπτασκε, καὶ ἐς φάος οὐκ ἀνίεσε,
Γαίης ἐν κευθμῶνι * κακῷ δ' ἐπετέρπετο ἔργῳ
Οὐρανός, ἥ δ' ἐντός στεναχίξετο Γαῖα πελώρη
στεινομένη * δολίην δὲ κακὴν τ' ἐφράσσατο τέχνην.
Αἶψα δὲ ποιήσασα γένος πολιοῦ ἀδάμαντος
τεῦξε μέγα δρέπανον καὶ έπέφραδε παισὶ φίλοισιν *
Παῖδες έμοὶ καὶ πατρὸς ἀτασθάλου, αἶ κ' ἐθέλητε
πείσθεσθαι, πατρὸς κε κακὴν τεισαίμεθα λώβην
ὑμετέρου * πρότερος γὰρ ἀεικέα μήσατο ἔργα.

Ὥς φάτο * τοὺς δ' ἄρα πάντας ἕλεν δέος, οὐδέ τις αὐτῶν
φθέγξατο * θαρσήσας δὲ μέγας Κρόνος ἀγκυλομήτης
ἄψ αὖτις μύθοισι προσηύδα μητέρα κεδνὴν *
Μῆτηρ, ἐγὼ κεν τοῦτο γ' ὑποσχόμενος τελέσαιμι
ἔργον, ἐπεὶ πατρός γε δυσωνύμου οὐκ ἀλεγίζω
ἡμετέρου * πρότερος γὰρ ἀεικέα μήσατο ἔργα.

Ὥς φάτο * γήθησεν δὲ μέγα φρεσὶ Γαῖα πελὠρη *
εἶσε δέ μιν κρύψασα λόχῳ * ένέθηκε δὲ χερσὶν
ἅρπην καρχαρόδοντα, δόλον δ' ὑπεθήσατο πάντα.
Ἤλθε δὲ νύκτ' ἐπάγων μέγας Οὐρανὸς, ἀμφὶ δὲ Γαίῃ
ἱμείρων φιλότητος ἐπέσχετο καὶ ῥ' ἐτανύσθη
πάντη * ὅ δ' ἐκ λοχεοῖο πάις ὠρέξατο χειρὶ
σκαιῇ, δεξιτερῇ δὲ πελώριον ἔλλαβεν ἄρπεν
μάκρην καρχαρόδοντα, φίλοθ δ' ἔρριψε φέρεσθαι
ἐξοπίσω *


"Tous ceux, en effet, qui étaient nés de Gaïa et d'Ouranos étaient
des enfants très redoutables et leur père les prit en haine
dès le début. Dès que l'un d'eux venait au monde,
à chaque fois il les cachait tous - et ne les laissait pas venir à la lumière -
dans les profondeurs de Gaïa ; cette mauvaise action plaisait
à Ouranos, mais la vaste Gaïa gémissait, étouffée
à l'intérieur. Aussi imagina-t-elle une ruse perfide et mauvaise.
Créant vite ce qu'est le gris acier,
elle forgea une grande serpe, s'adressa à ses enfants
et leur dit pour leur donner du courage, inquiète en son coeur :
« Enfants qui êtes nés de moi et d'un père en proie à la fureur, si vous voulez
me faire confiance, nous pourrions punir l'outrage criminel
de votre père ; car c'est lui le premier qui a commis des actions infâmes. »

Tels furent ses mots, mais alors la peur s'empara de tous et aucun d'eux
ne parla. Mais, s'étant donné du courage, le grand Kronos aux pensées fourbes
dit aussitôt ces mots à sa noble mère :
« Mère, moi, je te le promets, je pourrais accomplir
cette tâche, puisque, du moins, je ne crains pas le père au nom déplaisant
qui est le nôtre ; car c'est lui le premier qui a commis des actions infâmes.»

Tels furent ses mots et la vaste Gaïa se réjouit grandement en son coeur.
Elle alla le cacher en embuscade, prit dans ses mains
la serpe aux dents aiguës et expliqua toute la ruse.
Puis vint le grand Ouranos, amenant la nuit ; près de Gaïa,
brûlant de désir, il s'approcha et s'étendit
partout. Alors son fils, depuis le lieu de l'embuscade, tendit la main
gauche, de la droite prit l'énorme serpe,
longue et aux dents aiguës, puis, les bourses de son père,
il les coupa avec impétuosité et les arracha en arrière pour les jeter
derrière lui."

vers 154 à 182

J'ai essayé de respecter la disposition en vers, même si ce n'est pas toujours génial.

Avant de retourner à mon Labeur, je voudrais juste faire remarquer une chose : rien que dans cet extrait, on voit la répétition d'une phrase qui permet de "meubler" les deux interventions ( "car c'est lui le premier qui a commis des actions infâmes" ) et d'une autre qui marque leur fin ( "Tels furent ses mots" ) ; cette dernière était particulièrement importante, dans le cadre d'une récitation orale, car elle permettait à l'auditoire de comprendre que le personnage avait fini de parler ( bah oui, à l'oral, on ne voit pas les guillemets ! ). Elle est caractéristique du style épique.

Sur ce, je file : j'en ai encore plus de huit cents de ce genre à revoir.

dimanche 15 février 2009

Question de définition

Bonsoir.

Aujourd'hui, je vais vous ennuyer avec des questions de définition. Après tout, c'est bien gentil de qualifier certains textes de "nouvelles", "romans", etc., encore faut-il savoir ce que l'auteur entend par là. Dans la pratique, lorsqu'on fait des études de littérature, on distingue ce genre de choses "sur le tas", i.e. en partant de l'oeuvre. Mais il est toujours bien pratique d'avoir l'avis du principal intéressé ( privilégiez toujours les écrits théoriques d'auteurs et non de critiques : les critiques, eux, quoi qu'ils disent et quelque bons qu'ils puissent être, ne savent pas ce que c'est qu'écrire ).

En l'occurrence, loin de moi l'idée ou l'espoir de révolutionner la Théorie Littéraire (sincèrement, j'ai autre chose à faire, surtout en ce moment ) ; je voudrais juste essayer d'expliquer pourquoi j'affuble certains textes de l'étiquette "récits" et d'autres de l'étiquette "nouvelles" ( pour ce qui est des romans, le format blog ne me satisfait pas ; il faudrait que j'écrive tout d'un seul jet, sans faire autre chose et, surtout, sans sauter à tel ou tel point de mon histoire, selon que j'ai plus ou moins envie de traiter telle ou telle scène ).

Mais, tout d'abord, histoire de vous tuer d'ennui avant même de passer au principal, juste un petit point sur les étiquettes. Ou, plutôt, une nuance : les étiquettes, c'est bien et c'est mal. C'est bien parce que ça permet de cadrer les choses et de jouer sur un certain nombre de codes qui constituent l'horizon d'attente du lecteur ; c'est mal parce qu'un écrivain ne se dit pas "Bon, je vais écrire un roman. C'est quoi, déjà, la définition d'un roman ? Ah oui ! 'récit en prose...' ". Evidemment, ce que je viens d'énoncer est une conception moderne ( pas la peine de hurler, j'ai quelques notions de l'histoire littéraire et je sais pertinemment qu'on n'a pas toujours pensé ainsi ). Il est donc intéressant de savoir à quelle forme un écrivain rattache ( ou non ) tel ou tel de ses textes, mais il ne faut pas pour autant perdre toute souplesse. Rappelez-vous, c'est l'oeuvre qui fait le genre et non le genre qui fait l'oeuvre. Pour savoir ce qu'est la nouvelle chez Virginia Woolf, lisez les nouvelles de Virginia Woolf et travaillez à partir d'elles, non à partir d'un modèle de nouvelle déjà tout fait dans votre tête, dont il s'agirait de déterminer si les textes de Woolf y correspondent ou non. Si vous procédez comme cela, c'est que vous n'avez rien compris.

Sur ce, je passe à mes propres questions de définitions. S'il y a un point qui ne m'a pas du tout satisfaite dans mon cursus littéraire, c'est bien la définition de la nouvelle. On vous explique que c'est plus court qu'un roman ( oui, mais à partir de quelle longueur on passe d'une longue nouvelle à un court roman ? ) et que ça consiste en un schéma tout bête de crescendo et climax, suivi d'un bref decrescendo ( ah bon ? parce qu'un roman ne fonctionne pas comme ça aussi ? ). Bon. Donc, grosso modo, on fait de la nouvelle un mini-roman. Donc on ne définit pas la nouvelle, puisqu'on ne le fait que par rapport au roman. Supprimez-le et elle n'existe plus, puisque rien ne lui est propre.

Il faut autonomiser la nouvelle.

En ce qui me concerne, le genre de schéma décrit ci-dessus n'est pas une nouvelle, mais un récit. Un récit long et complexe devient roman ; libre à qui veut et a du temps à perdre de déterminer à partir de combien de pages on passe d'un récit à un roman ( riez, riez, mais il y en a qui se posent sérieusement la question et, même, qui s'empoignent et se traitent mutuellement de tous les noms à cause de ça ! ).

Pour moi, le terme de "nouvelle" désigne autre chose. Pour moi, c'est une concentration sur un moment, à la fois une immobilisation de l'instant et un agrandissement de chaque détail, une sorte de loupe. Cette concentration induit nécessairement une tension, d'où l'idée de climax qui n'est pas totalement évacuée et, éventuellement, celle de crescendo non plus. Si vous avez besoin d'exemples, Rideau est une concentration sur le moment où Ophélie se suicide, Fil rouge sur celui où un être bat un autre être.

Les autres textes courts sont des récits quand ils n'ont pas cette qualité de concentration que possèdent les autres.

C'est aussi simple que ça. Ça valait le coup de ne pas inventer l'eau chaude, non ?

Et, pour finir d'embrouiller un peu plus les choses, j'avouerai que j'ai parfois du mal à "classer" ce que j'écris. Récit ? nouvelle ? Dans le doute, c'est souvent la première option que je privilégie, mais quand même. Ceci dit, ce serait moins drôle si tout était clair, net et précis...! :p

vendredi 3 octobre 2008

Mademoiselle Karentédouze et le type de l'affiche




"Bof, non, franchement, y m' font pas envie."

Il était à peu près cinq heures de l'après-midi et mademoiselle Karentédouze était assise à la terrasse d'un café avec une amie. L'air était surchauffé, les glaçons dans leurs sodas avaient fondu dès que les verres avaient été posés sur la petite table où elles étaient assises et les serveurs s'activaient en suant à grosses gouttes. L'un d'eux, visiblement exténué par la chaleur, avait appuyé son épaule contre la porte du café et regardait d'un air las et résigné le spectacle habituel des embouteillages parisiens. Pour quiconque a un jour été pris dans un tel enchevêtrement de véhicules, ces heures sont l'expression même de l'Enfer : on a beau s'y préparer psychologiquement, il suffit que cela dure un peu pour qu'on sente sa rate sur le point d'éclater. Lorsqu'on est piéton, tout cela devient le symbole même de l'absurdité de la vie moderne. Que voit-on ? des automobilistes énervés, poussés à bout, avançant d'une trentaine de centimètres toutes les cinq minutes dans le meilleur des cas, provoquant une levée de klaxons en essayant brusquement de changer de file, tout cela pour voir celle où ils étaient précédemment avancer plus vite que celle où ils sont à présent et laisser passer une mobylette qui, elle, parvient à se frayer un chemin le long du boulevard qui s'ouvre entre les deux. Il en résulte un "TUUUUUUUUUUUUUUUTTTTTT !!!!!!!!!" rageux et défoulatoire, puis l'automobiliste frustré se laisse retomber sur son siège et se résigne à allumer la radio.
Mais était-ce vraiment des réflexions de piétons ? Non, bien sûr. Les piétons ne s'arrêtent pas pour contempler le spectacle des embouteillages : ils en profitent pour se faufiler entre les voitures et traverser n'importe comment, histoire d'empirer le Jeu. Ces réflexions sont bonnes pour les gens qui se trouvent en terrase de café.
Ici, le serveur dut se pousser du passage, car un couple de clients désirait entrer, et mit un terme à sa méditation pour leur indiquer la table, là, dans le coin, qui venait de se libérer.

"Non, vraiment, je te jure, je ne suis pas du tout attirée par ce genre de créature."
La copine de mademoiselle Karentédouze n'en revenait pas : "Mais attends, regarde-le : il est trop mignon !" Le "il" en question était un mâle affiché en trois par quatre sur un immense panneau publicitaire, le long de l'avenue. Sa Perfection Esthétique était évidente : moulé dans un slip qui, à l'évidence, avait dû requérir des mesures très précises en vue d'un ajustement millimétrique, il exhibait un torse nu, huilé et soigneusement bronzé : impeccable. Avachi sur un support qui devait sensément suggérer un sofa ou quelque chose d'approchant, les jambes puissamment écartées, il ouvrait la bouche et les yeux d'un air qui se voulait sans doute suggestif, si l'on en jugeait d'après les gouttes de sueur déposées entre ses deux mamelons : il n'y a pas à dire, qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour vendre des sous-vêtements.
"Non mais regarde-moi cette andouille ! On dirait un veau qui va à l'abattoir ! C'est vrai, ils ont exactement ce regard-là !"
La copine eut un petit mouvement de recul : un petit veau, avoir un regard suggestif avant d'aller se faire tuer ? Pour obtenir une grâce, peut-être ? Quelle horreur !
"Oui, non, c'est vrai, j'exagère, se reprit mademoiselle Karentédouze devant l'ahurissement de son vis-à-vis. Mais quand même. Il ne m'attire pas du tout.
- Moi, je le trouve très bien, répondit l'autre, rassurée de voir la conversation regagner des chemins plus conformes.
- Eh bien moi non. Les imberbes à peine pubères, ce n'est vraiment pas mon truc. Si ça se trouve, il n'a même pas mué.
- Rhôôôôôô... T'exagères !
- Comment tu peux le savoir ? Il ne parle même pas ! Si ça se trouve, il ne sait pas parler.
- Non, là, tu dépasses les bornes.
- Ouais. Carrément."
Elles se mirent à rire toutes les deux.

Derrière elles, le Piéton Fou ( pedes insanus ) s'était décidé à entrer en scène. Vertébré de taille, de sexe et d'apparence variables, ce qui le rend difficilement identifiable avec précision, il peut être trouvé partout, mais hante de préférence les carrefours archi blindés, ceux où les automobilistes eux-mêmes se demandent avec un petit pincement d'angoisse s'ils vont réussir à ce sortir de ce foutu merdier. Attention : il est à ne surtout pas confondre avec son compère, le Piéton Parisien ( pedes Parisiacus ), qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau, mais n'a pas du tout les mêmes moeurs. Le PP scrute longuement la file de voitures. Il n'est pas toujours au niveau d'un passage piéton ( parfois même à quelques mètres seulement de lui, qu'il se refuse manifestement à franchir ), mais il se penche avec attention, à l'extrême bord du trottoir, pour essayer de voir s'il est à prévoir une quelconque accalmie dans le trafic. Son Sens de la Divination est renommé aux Quatre Coins de l'Univers ; il consiste en un mélange de chamanisme, de vaudou et de magie noire et varie en fonction de la force du vent et de l'âge du capitaine. En vertu de quoi, le PP soit s'élance dès qu'un espace de plus dix mètres se dessine entre deux véhicules, soit, l'espace en question mettant décidément beaucoup trop de temps à se dessiner, s'agace et décide de traverser quand même : après tout, les conducteurs seront bien obligés de ralentir pour ne pas abîmer leur carroserie et ça leur apprendra. Quoi ? aucun observateur du PP n'est jamais parvenu à éclaicir ce mystère ; il n'est pas sûr que le PP lui-même y connaisse grand chose. Ce qui l'est, en revanche, c'est que le PP s'en sort comme magiquement indemne dans quatre-vingt-dix-neuf pour cent des cas, ce qui est un score raisonnable, et, s'il est vigoureusement klaxonné par un automobiliste exaspéré de le voir ainsi détaler sous son nez, il répond en général tout aussi vigoureusement, voire de manière encore plus explicite, c'est-à-dire en utilisant l'une de ses mains, mais pas tous les doigts de cette dernière. Nul n'est besoin ici de vous faire un tableau.
Le PF, lui, est d'un autre type. Il n'a tout d'abord pas la même attitude. Il se tient près du bord du trottoir, certes, mais pas au bord du trottoir au sens propre. On ne le voit pas se pencher, près à glisser dans le caniveau, presque en suspens, jusqu'au moment où il bondira sur la chaussée. Non. Le PF, pour sa part, aime musarder. Il s'approche du flot de voitures, mais, arrivé à moins d'un mètre, il flâne, s'arrête, hume l'air du temps ( qui sent rarement la noisette ) et semble oublier carrément qu'il avait l'intention, quelques secondes auparavant, de traverser. Il prend alors un air vaguement rêveur, c'est tout juste si un peu de bave ne lui dégouline pas sur le menton. Tout automobiliste un peu sensé est, à ce moment-là, légitimement en droit d'en conclure qu'il ne va pas bouger et rester où il est, à gêner les PP, qui râlent parce qu'il les empêche de s'avancer pour mieux voir. Souvent, d'ailleurs, le PF ( qui, lui, préfère de loin les passages piétons et autres endroits dits "protégés" ) laisse passer un, voire deux petits bonshommes verts. L'observateur avertit se dira toujours "non, ce n'est pas possible, il va traverser d'une seconde à l'autre, maintenant que le feu des piétons est de la bonne couleur", mais le PF prend racine, s'éternise et, à la grande stupéfaction du spectateur, le bonhomme passe au rouge avant même qu'il ait esquissé le plus petit mouvement, ni n'ait montré le moindre signe d'une quelconque intention de se mettre en branle. Mais c'est précisément à ce moment que le Pouvoir d'Atterrement du PF se révèle, car il Entre alors en Action : de fait, lorsque le petit bonhomme passe au rouge, quelque chose paraît se produire au sein de notre animal, quelque obscure mécanisme interne se dégrippe et une sorte de lueur consciente pointe tout au fond de ses yeux. Soudain, il se rappelle sa première décision et traverse impulsivement, sans regarder ni à droite, ni, surtout, à gauche, comme s'il était seul au monde, tel un agneau à l'abattoir. Souvent, on n'assiste d'ailleurs pas véritablement à ce genre de scène, c'est-à-dire qu'on n'y assiste pas visuellement. Par contre, auditivement, c'est une autre histoire ; car les coups de klaxon furieux et les brusques freinages attirent aussitôt l'attention et l'on comprend assez facilement que l'accident a été évité, soit parce que le PF a eu la peur de sa vie et écrasé les pieds de ses concitoyens en faisant un bond en arrière, soit parce que l'automobiliste a réussi à s'arrêter ou à ralentir suffisamment pour le laisser passer. Dans tous les cas, notre kamikase n'a absolument pas compris ce qui s'est passé, mais c'est le propre du PF : s'il le comprenait, il deviendrait un PP et risquerait moins de se faire écraser. De là à avancer que tout PP est un PF qui s'est fait suffisamment peur pour vouloir éviter ce genre de mésaventure, il n'y a qu'un pas, que l'amie de mademoiselle K. n'était pas près de franchir, car elle s'en avait cure. Elle était en effet très occupée à Exprimer son Point de Vue :

"En fait, tu n'as rien compris ! Cette affiche, c'est la photo d'un homme moderne, qui assume son côté féminin, qui ne craint pas de le montrer. C'est l'évolution de toute une époque qui est là, sous tes yeux : l'entrée dans une nouvelle ère des rapports hommes-femmes !
- Il n'assume rien du tout. On lui a dit de s'asseoir, d'écarter les jambes et de prendre un air de veau et il a obéi, c'est tout. Quitte à avoir un mec presque à poil sous le nez, j'en préfèrerais un bien viril.
- Mais puisque je te dis que c'est la photo d'un homme moderne et pas d'un je ne sais quoi tout droit sortit de sa caverne ! Le type que toute femme sensée rêverait d'avoir à ses côtés !
- Tiens, j'ignorais que cette marque vendait des hommes en kit, prêts à servir."
Son amie eut une moue agacée.
"Non, plus sérieusement, reprit mademoiselle K., j'en veux pas, moi, d'un homme moderne ! Je veux qu'il fasse sa part de tâches ménagères, d'accord, mais pas qu'il me pique ma crème hydratante ! Au vu de sa fréquence de rasage des trois poils qu'il doit avoir, il m'aura fini mon tube que je n'en aurai même pas vu une fois la couleur !
- Ah, mais t'es rétrograde, toi, c'est dingue ! C'est ça aussi, la parité ! Ton homme a également le droit de ne pas avoir envie de peler !
- Tu connais beaucoup de mecs qui pèlent du torse, toi ? Je veux dire : sans avoir pris de méga coup de soleil. Je veux du poil, moi ! Pas un yéti, un mec normal ! Est-ce trop demander !
- Beurk... Les poils, c'est dé-goû-tant.
- Moi, ce sont les grenouilles qui me dégoûtent."
La copine prit un air résolument désespéré.

Elle avait pourtant bien meilleure mine que le policier, là-bas, qui s'escrimait en vain à introduire un peu d'ordre et de logique dans le trafic. Lui était non seulement désespéré, mais aussi absolument terrorisé. Il faut dire que c'était son premier jour, seul, au milieu du trafic. Au début, lorqu'il s'était avancé vers la chaussée, il avait hésité un peu, au bord du trottoir : et s'ils ne s'arrêtaient pas ? et s'ils ne lui obéissaient pas ? Bon, d'accord, il portait un uniforme, mais quand même, ce n'était que lui à l'intérieur et le lui en question n'avait jamais été très fort pour imposer son autorité. D'ailleurs il se demandait même, en cet Instant Fatidique, pourquoi il avait décidé d'entrer dans la police : comment donner des ordres aux simples citoyens quand même votre nièce de six ans parvient à vous obliger à faire tout ce qu'elle veut, sans même prendre la peine de passer par la case "cajôleries" ? Mouais. Donc, le voilà, lui, Marcus Dugland, dans un uniforme aussi démesuré pour lui que son prénom pour son nom de famille et créant le même effet de contraste ridicule, il en était sûr. Il s'attendait presque à entendre déjà les mêmes ricanements et moqueries qu'autrefois, dans la cours de récréation. Maaaaarcus ! Maaaaarcus ! Réveille-toi !
Le rétroviseur d'un conducteur énervé et appuyant brusquement sur le champignon le frôla ; Marcus fit un bond en arrière. Hum. Il était temps d'y aller. Il s'approcha à nouveau doucement de la chaussée, puis son pied gauche quitta lentement le sol, s'avança et... revint aussitôt à son point de départ : le gauche, ça pourrait porter malheur. A son tour, le pied droit s'éleva et s'avança au-dessus du filet d'eau sale qui coulait dans le caniveau pour se perdre dans la bouche d'égoût toute proche. Ce filet d'eau paraissait un fleuve, mais le pied franchit quand même son petit mètre, suivi immédiatement après par son compère. Une fois fait le premier pas, les suivants furent d'autant plus facile que le feu passa au rouge. Toutes les voitures s'arrêtèrent et Marcus put s'imaginer qu'elles le laissaient respectueusement passer.
Ensuite, tout fut nettement plus évident. Etant donné qu'aucun automobiliste n'allait redémarrer brusquement pour l'écraser avec sauvagerie, notre îlotier se planta là, le dos résolument tourné aux véhicules, observa le feu à sa droite passer à l'orange, puis au rouge, et daigna enfin s'écarter afin que les autres puissent avancer. Il attendit que son propre feu passe à son tour à l'orange et que les voitures commencent à freiner pour s'avancer et leur donner l'ordre de faire ce qu'elles faisaient déjà : s'arrêter ; courageux, mais pas téméraire. Le carrefour était toujours aussi embouteillé, mais l'Ordre règnait à son feux. Non mais. Le reste, c'était le problème des autres.
C'est alors qu'une Pensée Funeste S'Empara de lui : et si un accident survenait ? Si une voiture de droite ne respectait pas le rouge et percutait de plein fouet une des siennes ? Il y aurait un carambolage monstrueux, de la tôlé froissée partout, voire, pire, des blessés, des morts ! Et il faudrait appeler les secours et essayer de faire se ranger tous ces véhicules qui, en plus, seraient incapables même de reculer et les pompiers seraient bloqués loin du carrefour et ils devraient venir à pied, en zigzagant entre les machines, et ils ne pourraient quand même pas atteindre le lieu de l'accident, parce que tout serait archi coincé, et ils jureraient et se plaindraient au commissaire et le commissaire saurait très vite qui était l'officier chargé de réguler le trafic à cet endroit et...
Marcus sentit des gouttes de sueur dégouliner le long de son dos et mouiller désagréablement sa chemise en quelques minutes. Seigneur ! mais c'était donc l'enfer, ici ? Il commença à rester, insensiblement, de plus en plus longtemps en place, au milieu de l'avenue, alors que son feu était passé au vert. Il n'osait surtout pas s'avancer avant qu'il soit sur le point de passer au rouge : et si, le blessé, c'était lui ? Encore pire : il n'y aurait même plus quelqu'un pour appeler les secours, essayer de faire se ranger les voitures pour que les pompiers atteignent l'accident, etc., etc., etc. La seule faiblesse de son plan était que, d'une seconde de plus en une seconde de plus, il finissait par empêcher de plus en plus longtemps les conducteurs de passer, alors que le feu était vert. Même que ça commençait à klaxonner sec derrière lui, d'abord d'assez loin, puis de plus en plus rapproché. Lorsque la voiture juste devant laquelle il se tenait lui klaxonna aux fesses d'un air très "dégage de là et cesse d'emmerder le peuple", il effectua une habile translation et décida que, finalement, le trafic se régulait très bien tout seul grâce aux feux et que se tenir dans le passage ne servait à rien, à part lui donner la possibilité d'éventuellement utiliser son beau sifflet.
Et puis il pensa aux piétons : la plupart du temps, les accidents, c'était eux qui les déclanchaient. C'était vrai, ça : à la télé, c'était presque tout le temps des piétons qui restaient sur le carreau ; ils traversaient sans faire attention et se faisaient renverser. Marcus se mit alors à scruter les trottoirs avec une attention redoublée d'angoisse. Et, il faut bien le dire, pour cela, Marcus avait un don : il faisait la différence, en un seul rapide coup d'oeil, entre le pedes insanus et le pedes Parisiacus. A peine étaient-ils entrés dans son champ de vision qu'il savait immanquablement à quelle catégorie ils appartenaient. Comme ça. Tout d'un coup. Un vrai Don du Ciel. D'ailleurs, là, précisément, il en avait repéré un à l'air pas très malin ou un peu distrait qui s'avançait d'un pas que la détermination ne caractérisait pas. Lui, là, celui-là, il allait lui claquer entre les doigts ; c'était sûr. C'était même pire qu'un piéton fou : c'était un touriste. Lentement, il émergeait de derrière le panneau indicateur : sandales, chaussettes, short, sac banane, chemisette, casquette. Un touriste. Un vrai. Manquait plus que le plan de Paris dans la main, mais on l'apercevait dépassant déjà de la poche arrière. Marcus s'approcha de lui en prenant toutes les précautions possibles et inimaginables : pas de loup, marche sur des oeufs, rapidité du sphinx et, surtout, vent dans le dos. Lorsqu'il fut assez près, il avança lentement la main, tendit le bras, se déboîta presque l'épaule ( "je le savais que j'aurais dû m'approcher encore un peu...!" ) et... agrippa le col du type, juste au moment où celui-ci allait s'élancer joyeusement sur la chaussée, sous les roues d'une berline. Le malheureux manqua de s'étrangler et, sous la Violence du Choc, se retrouva les quatre fers en l'air, mais, au moins, vivant. La dignité du policier, elle, était loin de se porter aussi bien : dans le feu de l'action, il avait marché sur son lacet défait, basculé lui aussi et son honorable postérieur croupissait à présent dans une flaque quelque peu boueuse. Elle se portait même d'autant moins bien que la scène avait eu un Témoin. Le serveur, en effet, s'était une fois de plus arrêté un instant pour observer le Monde autour de lui et avait très vite repéré le manège de l'îlotier. Quand il les vit tous les deux par terre d'un air ahuri, il fut pris d'un tel fou rire qu'il trébucha, rentra dans un de ses collègues et renversa son plateau... sur mademoiselle Karentédouze. Cette dernière protesta violemment, se leva, ainsi que son amie, et quitta ce Lieu de Perdition où, décidément, il n'était vraiment plus possible de rien faire, à plus forte raison de tenir une Conversation Civilisée. Tout ça, de toute façon, c'était la faute du type de l'affiche.