samedi 31 mai 2008

L'agonie du vieux gréement




Le vieux gréement n’avait pas prévu la tempête. Le temps n’était certes pas au beau fixe lorsqu’il avait appareillé, mais rien n’annonçait que tout allait empirer. Quand il devint évident que les éléments étaient sur le point de se déchaîner, il était déjà entouré d’immensité. Il fit alors mettre toutes ses voiles en panne, fermer toutes ses écoutilles ; chacun se prépara à affronter ce qui devrait être un sacré coup de vent. Mais l’attente dura... Le ciel était noir et lourd ; des nuages monstrueux et énormes étouffèrent le faible soleil du matin. Le vent froid faisait frissonner la mer et liserait d’écume des vagues ni tout à fait inoffensives, ni tout à fait menaçantes. La vie sembla retenir son souffle et s’arrêter... Les marins scrutèrent longuement l’horizon, avec un mélange de peur et d’appréhension, puis finirent par se convaincre que ce n’était pas pour maintenant. Ils arriveraient à destination et trouveraient un abris avant le dernier grand chambardement de la saison. Les voiles recommençaient à se déployer dans le ciel lorsque le vent se leva tout à fait. Les flots se creusèrent. Quelques-uns de ceux qui avaient grimpé aux mâts furent précipités par surprise dans l’océan ; les autres se laissèrent glisser promptement jusqu’au pont. Un poids énorme s’abattit sur les têtes et chacun regagna son poste. Il fallait sauver le navire.

Mais la tempête avait porté le premier coup. Les rafales s’engouffrèrent avec furie dans les huniers. Les voiles se déchirèrent. Le bateau gîta. Les vagues furent près d’atteindre la taille du grand mât. Des tombereaux d’eau déferlèrent sur le pont. Tout y fut balayé. Les cales furent un instant noyées. Des montagnes liquides se dressaient de chaque côté ; devant, derrière ; à perte de vue. S’ils avaient jamais cru en un quelconque dieu, ils auraient vu Neptune qui s’acharnait sur eux. Après un premier mouvement de colère froide, la tempête redoubla. La pluie cingla le gréement et les ensevelit. Le vent hurla ; le bois gémit. Le ciel était si noir qu’il faisait presque nuit. Tous les mâts furent emportés dans un affreux craquement, sauf un, le plus grand, qui résista par on ne savait quel prodige. Il se dressait, fier et droit, au milieu du chaos, comme un défi aux éléments en furie et à tous ces efforts déployés sans pouvoir le briser. Ses lambeaux de voile blancs ressortaient, irréels, sur l’obscurité omniprésente. Un souffle glacé les agitait. La houle faisait trembler le navire. On ne savait plus très bien si c’était la pluie ou les vagues déferlantes qui martelaient le pont. Le monde était violence et mouvement ; le bateau, cris et humidité ; l’air semblait une stèle bien lourde à soulever.

Bientôt, ce ne fut plus du courage, mais de l’obstination qu’il fallut pour rester sur le pont. Pourtant, pas un homme ne songea à déserter son poste. Pas un ne se terra pour attendre la fin, le calme final, l’engloutissement. Ou le salut. Chacun arrimait, souquait, écopait, à sa place malgré le vent, la pluie, la mer, malgré le pont glissant, les cordages traîtres et le bateau qui partait en morceaux. Ils voyaient leurs camarades, qu’ils aimaient, respectaient, connaissaient souvent depuis l’enfance, emportés brusquement par une vague. Mais ils ne bougeaient pas. Ils sentaient la mort omniprésente rôder aux alentours et tourner au-dessus de leurs têtes, parmi les bourrasques. Cependant, ce n’était que pour amortir le choc des vagues qu’ils courbaient l’échine. Tous, ils se battaient pour leur vie, celle du voisin, et trouvaient encore le courage de scruter le ciel et l’horizon, dans l’espoir d’une accalmie ou de cette terre qui se dérobait sans cesse à leurs yeux. Le barreur, tout particulièrement, faisait preuve d’un quasi-héroïsme en restant au gouvernail. C’était un des endroits les plus exposés ; on ne savait comment il n’avait pas déjà été emporté. Le capitaine, avant de disparaître dans la houle, était allé le voir. L’homme avait déclaré que tant que le bateau tenait bon, il devait être là. Lâcher la barre était comme une désertion dans le pire des moments, celui où personne ne pouvait le remplacer. Alors il essuyait rafale sur rafale, vague sur vague. L’eau le transperçait jusqu’aux os et l’empêchait souvent de regarder droit devant lui. Mais il ne bougeait pas. Quand la tempête redoubla de rage, il s’agrippa simplement un peu plus à sa barre.

Et soudain, alors que tout espoir semblait perdu, alors que les hommes ne se démenaient plus pour sauver leurs vies, mais pour repousser l’instant fatal, alors un marin s’écria : "Terre ! terre !" et cette annonce millénaire leur regonfla le coeur. Le bateau remonta lentement le lourd dos liquide, vacilla, et redescendit gravement la pente des flots. Le rideau de pluie devint moins épais, s’écarta, puis retomba de nouveau de tout son poids sur leurs épaules. Les hurlements du vent diminuèrent, se suspendirent, et une fraîche brise se fraya un chemin jusqu’à leurs visages. L’instant d’avant, ils étaient froids, aussi durs que des pierres, tant les gestes mécaniques de la survie les absorbaient ; leurs joues reprirent un semblant de couleur. Une seconde. Rien qu’une seconde. On recommença de s’activer. Car un nouvel espoir, un espoir incroyable les animait tous à présent et les murs d’eau qui s’élevaient puis s’écroulaient sur eux ne leur semblaient plus aussi définitifs. La tombe mouvante devenait un chemin qui les mènerait là où ils devaient aller. On chargea le canon de tempête avec le peu de poudre qui était encore sec et on le fit tirer à la remontée suivante. Rien. On tenta un deuxième essai, tant bien que mal, et on souffla dans la corne de brume. L’attente pesait sur toutes les poitrines ; ils s’usaient les yeux à force de regarder le seul point fixe de leur univers. Mais rien. Tout restait silencieux et leur tournait le dos. A la troisième tentative, la mer emporta tout.

Le bateau se mit alors à tanguer de plus en plus. Le bois craqua horriblement et se brisa juste au niveau de la ligne de flottaison. L’eau entra à flot dans les cales et noya définitivement tout ce qui s’y trouvait. Ceux qui étaient à l’intérieur, à cause du vacarme universel, ne savaient pas ce qui s’était passé. Ils remontèrent sur le pont un grand nombre de marchandises, qu’ils jetèrent à la mer pour alléger le navire. Ils ne virent pas tout de suite que leurs camarades ne faisaient plus mine de se battre. Ce furent les vieux, ceux qui avaient bourlingué dans tous les coins du monde, qui, les premiers, comprirent. Peu à peu, tous cessèrent de s’agiter. Il ne resta bientôt plus qu’un jeune mousse d’à peine seize ans, qui persista à vouloir jeter des ballots en offrande à l’Océan. Un des plus âgés vint lui mettre la main sur l’épaule, sans rien dire, et il s’arrêta, comme les autres, lançant au ciel un regard rageur. Alors un bruit affreux se fit entendre, un cri provenant des profondeurs de la terre, une plainte causée par la douleur la plus vive. Le mât, ce grand et beau mât qui avait vaillamment résisté jusqu’ici, se mit à trembler de tout son long. Il tenta une dernière fois de se tenir droit, mais ne put soutenir plus longtemps la charge des éléments déchaînés. Il fut soudain violemment arraché à la base par un vent dont les hurlements devinrent triomphants. Une vague immense, plus haute que tout ce qu’ils avaient pu affronter auparavant, se dressa au-dessus d’eux ; la brise cessa ; les voiles et les cordages se balancèrent un instant dans le vide. La gigantesque dalle d’eau retomba sur eux.

Lorsqu’ils furent engloutis, le barreur était toujours fermement attaché à son gouvernail.

2 commentaires:

celui que tu lis a dit…

Bonsoir,
Je suis tombé par hasard sur votre blog ennuyeux, j'y suis resté une bonne vingtaine de minutes tout de même... Je repasserai surement lire quelques autres nouvelles, puisque celles que j'ai lu m'ont plu. Les deux derniers paragraphes de "L'agonie du vieux gréement" m'ont vraiment captivé.
Bonne continuation

Unknown a dit…

Un bon talent d ecrivain pas ennuyeux pour une histoire de bateau interessante