jeudi 30 mai 2013

Thomas

Etendu sur l'herbe, les bras croisés derrière la tête, Thomas regardait les feuilles des arbres se balancer doucement au-dessus de lui. La terre était dure et les brindilles le grattaient à l'endroit où sa chemise était un peu sortie de son pantalon, mais il resterait là, comme l'arbre qu'il observait en ce moment. Une fois, il s'était un peu déplacé, parce qu'un caillou s'enfonçait dans son épaule ; la perspective avait changé et n'était pas aussi bien. Il avait repris sa position, mais ce n'était plus pareil. Depuis, il s'obligeait à demeurer tout à fait immobile.
Thomas aimait les arbres, en particulier celui sous lequel il se trouvait. Il avait un tronc rugueux qui râpait les mains si on ne faisait pas attention et dont la couleur un peu grise était parfois éclairée de lichen jaune. Ses racines pénétraient profondément dans le sol et, à l'endroit où elles formaient un coude qui ressortait un peu, elles étaient couvertes de mousse, ce qui en faisait des sièges intéressants. Peut-être qu'elles allaient jusqu'au centre de la terre et que, en en touchant la partie émergée, on entrait aussi en contact avec ce qui était à des kilomètres en-dessous ? De l'autre côté aussi, il était impossible de voir ce qui était tout en haut, caché derrière une masse de vert.
Thomas préférait lorsque les arbres avaient des feuilles. Non seulement il les trouvait alors plus beaux, mais cela lui permettait aussi de mieux percevoir sa place dans l'espace. Quand il était étendu dans l'herbe, en regardant en l'air, il voyait d'abord très bien les feuilles accrochées aux premières branches. Elles étaient brillantes et nettes, avec un bord parfois légèrement irrégulier, et, à chaque fois que le vent passait entre elles, elles résistaient de toute leur force pour ne pas tomber. Puis, assez vite, au fur et à mesure que son regard montait et qu'il devait plisser les yeux, le vent ne les faisait plus bouger une à une, mais les agitait en masse. Thomas pouvait encore les distinguer entre elles, mais elles n'avaient plus vraiment d'identité propre. Elles devenaient une tache de couleur, différente de celle qui se trouvait à côté : vert herbe, vert mousse, vert étang, vert foncé éclatant. S'il louchait, elles se changeaient en kaléidoscope. Enfin, il y avait celles qui formaient le sommet. Celles-là ne possédaient plus ni forme, ni couleur à proprement parler. Elles étaient davantage une ombre sur la trame du ciel, un obstacle au passage du soleil, indifféremment sombres.
Toutes ces feuilles que Thomas observait l'aspiraient vers le haut, de plus en plus vite. Son dos était à la fois fermement appuyé contre le sol et son regard l'entraînait de plus en plus loin, vers les ouvertures bleu ciel qu'il apercevait encore, changeant de taille au gré du vent. Il devenait alors une gigantesque verticale, pénétrant jusqu'au centre de la terre et dépassant tout ce qui l'entourait pour s'enfoncer dans l'espace, accroché au faisceau de lumière qui lui parvenait d'en haut. Parfois, une des feuilles les plus éloignées se détachait et descendait vers lui elle aussi, retrouvant peu à peu singularité, couleur, forme et brillant, pour se poser légèrement à terre, à quelques mètres.

« A table ! »

Thomas abandonna à regret sa position et se releva en s'aidant de ses mains. Il s'approcha de la tache blanche que formait la table du jardin, identifia à leur parfum, avant de les voir, les pommes de terre et la viande grillée, fit la moue en reconnaissant la salade verte et les tomates, même si son estomac se mit à gargouiller. Sa chaise était dure et un peu trop haute, comme d'habitude.
« Pourquoi il y a une assiette en plus, maman ? demanda-t-il.
- Tu verras bien ! » répondit-elle avec un petit sourire.
Son frère s'assit en face de lui et se mit à se balancer d'excitation.
« Tu penses que c'est qui ?
- Je ne sais pas, » dit sèchement Thomas.
Il détestait quand son frère se balançait comme ça. Lui se tenait bien droit, comme tout à l'heure, sous l'arbre. Sa mère faisait des aller-retour entre la table et la maison, apportant le pain, le sel, une bouteille de vin.
« Thomas, tu peux aller chercher la carafe d'eau, s'il te plaît ? »
Thomas se laissa glisser au bas de sa chaise et entra dans la maison. Ses yeux éblouis par la lumière du dehors l'empêchèrent tout d'abord de voir, puis lui permirent d'identifier la carafe pleine à côté de l'évier. Elle était lourde, mouillée et un peu glissante, mais, en l'attrapant à deux mains, il pouvait tout à fait la transporter. Quand il ressortit de la pièce, le soleil l'aveugla à nouveau. Il s'arrêta un instant.
« Ouaiiiiiiis !!!! » hurlait son frère.
Deux silhouettes venaient d'apparaître au coin de la maison. L'une était sans aucun doute son père, avec son pantalon blanc et sa chemise bleue. L'autre...
« Et alors ? plaisanta sa mère en lui prenant la carafe des mains, tu ne sais plus qui c'est ? »
Il connaissait cet homme et sa frustration et son agacement croissaient au fur et mesure que son père et l'inconnu avançaient vers eux. Il plissa les yeux. Quand ils furent assez près, il courut accueillir son oncle.
« Tu sais qu'il ne te reconnaissait pas ?
- Je ne pensais pas être parti aussi longtemps !
- C'est pas vrai, je t'ai reconnu ! cria Thomas. Mais d'abord, tu étais trop loin ! Ensuite, j'avais le soleil dans les yeux : ça rend tout flou ! »
Son père se mit à le regarder très attentivement, jeta un coup d'oeil à sa mère et Thomas se sentit soudain vaguement inquiet.

Deux semaines plus tard, il était à nouveau allongé sur l'herbe, les bras croisés derrière la tête, à regarder les feuilles se balancer doucement au-dessus de lui. Le caillou était toujours là, logé dans le sol, et lui rentrait dans l'épaule, mais il restait malgré tout immobile. Il remit en place ses nouvelles lunettes et se concentra sur ce qu'il voyait. A présent, toutes les feuilles, de la plus proche à la plus lointaine, se dessinaient nettement dans la lumière du début d'après-midi. La masse changeante et bruissante de l'arbre s'était transformée en une multitude de confettis plus ou moins gros, distincts entre eux ; une foule de petits points qui ne se fondaient plus les uns dans les autres, quelle que soit leur hauteur ; ils ne différaient que par leur taille. Le vent qui passait au milieu d'eux les caressait et les faisait danser. Thomas se dit qu'ils ressemblaient aux petits personnages invités à une fête de village qu'il avait vus sur un tableau, l'autre jour, lorsqu'il était allé avec l'école au musée. Il se demanda ce qu'ils faisaient, là haut, s'ils se déplaçaient en choeur pour avoir chacun sa part de soleil et comment la sève faisait pour monter leur donner à manger. Il se posait encore plus de questions, maintenant qu'il pouvait tout bien voir.
Pourtant, il avait aussi l'impression d'avoir perdu quelque chose, sans pouvoir dire quoi. Il n'avait pas changé de place depuis qu'il s'était allongé par terre, mais quelque chose manquait. Il chercha à voir si ce n'était pas la position du caillou dans son dos ; cela ne changea rien : les feuilles, là-haut, dansaient toujours aussi nettement au-dessus de sa tête, sans remédier au manque. Il essaya plusieurs positions différentes : aucune amélioration, aucun début d'explication. Il restait là, allongé sur le sol, à se dire finalement que ces feuilles étaient si hautes qu'il devait être difficile d'arriver jusque là. Il fallait essayer. Après tout, depuis qu'il y voyait net, il n'avait plus peur d'escalader les arbres. Peut-être que la réponse à ses questions se trouvait là. C'était une expérience à tenter.
Thomas se releva et alla proposer à son frère de l'accompagner.

mercredi 13 avril 2011

"Omero, Iliade" d'Alessandro Baricco

Dans la même logique que mon message sur mon blog universitaire pour signaler mon post ici sur "Gomorra" de Saviano (bah quoi, j'ai parlé de l'historiographie antique, non ?!), je poste ici pour signaler un autre article que j'ai publié là-bas sur Omero, Iliade d'Alessandro Baricco (oui, là, c'était l'Iliade, alors quand même...). 

Il s'agit d'une réécriture/adaptation/recréation de l'Iliade d'Homère, ce qui pose l'éternelle question du rapport des oeuvres antiques au monde actuel et de la manière de les rendre accessibles. Personnellement, j'ai beaucoup aimé, donc, si cela vous intéresse, allez y faire un tour !

jeudi 7 avril 2011

"Gomorra" de Roberto Saviano

L'autre jour, je suis tombée par hasard sur Gomorra, de Roberto Saviano. Etant donné que j'ai déjà publié la traduction d'un article de lui, que j'avais trouvé vraiment très bon, je l'ai acheté. 

Il y a quelque chose d'addictif, dans ce récit : je ne l'ai pas lâché du week-end. Il faut dire que Saviano a un sens aigu de l'organisation de sa matière : la scène d'ouverture décrit les corps de milliers de travailleurs chinois tombant du container où ils ont été entassés pour être enterrés au pays. Il enchaîne ensuite sur la description du port tentaculaire de Naples et comment, peu à peu, d'observateur extérieur, il a pu être témoin de plus près de la façon dont les choses se passaient.



Saviano montre tout, dit tout. Et en particulier comment les jeunes, dans le sud de l'Italie,  n'ont pas d'autre "avenir" possible que celui d'entrer dans le "Système", comment et combien ces organisations ont littéralement gangrené la région, combien les autorités sont impuissantes et ne comprennent pas que cette nouvelle mafia est très différente de celle des années '70/'80 ou même de la mafia sicilienne. C'est à la fois un engrenage et une hydre : à chaque fois qu'un chef tombe, il y a et il y aura toujours quelqu'un pour prendre sa place, le quelqu'un est même de plus en plus jeune.

Il montre aussi comment, lorsqu'on naît et vit dans ces régions, même si on n'entre pas dans le Système, on est "contaminé" par lui : c'est cette jeune institutrice sur le point de se marier qui perd fiancé, famille et amis parce qu'elle a osé témoigner au sujet d'un assassinat ; c'est cette jeune fille de quatorze ans qui se fait tuer, un soir, parce qu'elle s'est trouvée au mauvais endroit au mauvais moment ; c'est le père de Saviano lui-même qui lui apprend à tirer avec un pistolet, alors qu'il est encore un enfant, parce que ses cousins savent déjà le faire et qu'il est hors de question qu'il soit "inférieur" à eux. C'est Saviano lui-même, qui devient totalement obsédé par cela, au point d'avoir par ailleurs accumulé des masses d'information et de se rendre compte que le seul moyen de se "libérer" de tout cela est d'écrire, pour dire.

 Le style de Saviano est prenant, donc, d'abord parce qu'il appelle un chat un chat, raconte crûment ce qui se passe et, surtout, a une conception performative de la parole. Ecrire pour dénoncer, pour vivre, pour ne pas s'étouffer avec ces mots que personne ne dit ou si peu et, hélas, si vainement. S'il y a bien un ouvrage où le pouvoir de la parole et de l'écriture est partout sensible, c'est bien celui-là.

Le livre est divisé en deux parties : si on veut les résumer, on peut dire que la première montre plus ou moins comment fonctionne le Système, la seconde comment la vie de tous est affectée par lui. Mais en réalité, ces deux aspects se trouvent dans l'une et l'autre partie. On comprend surtout que Saviano a voulu marquer une articulation après son récit prenant de la guerre fratricide au sein clan de Secondigliano. C'est aussi dans la seconde partie qu'on voit émerger chez le narrateur l'idée d'écrire tout cela.

Car on se pose des questions : si c'est après qu'il a eu l'idée de faire ce livre, pourquoi s'approcher des milieux chinois ? Il raconte que, par hasard, il a demandé au port si on savait où il pourrait trouver un logement et que, une chose en amenant une autre... Mais pour demander un logement au port, il fallait bien qu'il ait une idée derrière la tête... 

En fait, la situation est plus ou moins comme pour les historiens antiques : ce qui est important, finalement, ce n'est pas de savoir s'il a été personnellement témoin de ce dont il dit qu'il a été témoin, si les enfants avec lesquels il discute se sont effectivement confiés à lui tout de suite, ont vraiment dit cela, voire existent réellement. Ce qui compte, c'est que ce qui est raconté est vrai : chaque mot, chaque scène décrite, chaque développement historique. 
 
Si vous voulez comprendre, véritablement comprendre, parce que, lorsqu'on est né en France, on croit comprendre, mais, en réalité, on ne comprend rien, ce qu'est la mafia dans le sud de l'Italie et même pas seulement dans le sud de l'Italie, si vous voulez comprendre pourquoi les jeunes Italiens ne croient plus à l'avenir, pourquoi ils sont insupportés par ces passe-droits et autres recommandations qui ont si souvent cours dans leur pays, pourquoi ils sont dégoûtés de la politique et/ou ont une telle soif d'éthique, lisez ce livre. 
 
Roberto Saviano
 
  
Extrait :
 

(Discours d'un prêtre officiant à l'enterrement d'un garçon de quinze ans, qui rançonnait et frappait des couples sur une aire d'autoroute, tué alors que les carabiniers essayaient de l'arrêter avec ses deux complices)

« Oggi non è morto un eroe. »

Non aveva le mani aperte, come i preti quando leggono le parabole alla domenica. Aveva i pugni chiusi. Assente qualsiasi tono d'omelia. Quando iniziò a parlare la sua voce era rovinata da una raucedine strana, come quella che viene quando ti parli dentro per troppo tempo. Parlava con un tono rabbioso, nessuna pena molle per la creatura, non delegava niente.

Sembrava uno di quei preti sudamericani durante i moti di guerriglia nel Salvador, quando non ne potevano più di celebrare funerali di massacri e smettevano di compatire, e iniziavano a urlare. Ma qui Romero nessuno lo conosce. Padre Mauro ha un' energia rara. « Per quante responsabilità possiamo attribuire a Emanuele, restano i suoi quindici anni. I figli delle famiglie che nascono in altri luoghi d'Italia a quell' età vanno in piscina, a fare scuola di ballo. Qui non è così. Il Padreterno terrà conto del fatto che l'errore è stato commesso da un ragazzo di quindici anni. Se quindici anni nel sud Italia sono abbastanza per lavorare, decidere di rapinare, uccidere ed essere uccisi, sono anche abbastanza per prendere responsabilità di tali cose. »

Poi tirò avanti col naso l'aria viziata della chiesa : « Ma quindici anni sono così pochi che ci fanno vedere meglio cosa c'è dietro, e ci obbligano a distribuire la responsabilità. Quindici anni è un' età che bussa alla coscienza di chi ciancia di legalità, lavoro, impegno. Non bussa con le nocche, ma con le unghie. »


"« Aujourd'hui, ce n'est pas un héros qui est mort. »

Il n'avait pas les mains ouvertes, comme quand les prêtres lisent les paraboles le dimanche. Il avait les poings fermés. Tout ton d'homélie était absent. Quand il commença à parler, la voix était abîmée et étrangement rauque, comme celle qui vient lorsqu'on se parle à l'intérieur pendant trop longtemps. Il parlait d'un ton plein de colère, sans faible peine pour la créature, il ne remettait rien.

Il avait l'air d'un de ses prêtres sud-américains durant les mouvements de guérilla au Salvador, quand ils n'en pouvaient plus de célébrer les funérailles des massacrés et cessaient de compatir et commençaient à hurler. Mais ici, Romero, personne ne le connaît. Le Père Mauro a une énergie rare. « Quel que soit le nombre de choses dont nous pouvons attribuer la responsabilité à Emanuele, il reste ses quinze ans. Les fils de familles qui naissent ailleurs en Italie, à cet âge, vont à la piscine, prennent des cours de danse. Ici, ce n'est pas comme ça. Le Père Eternel prendra en compte le fait que l'erreur a été commise par un garçon de quinze ans. Si quinze ans, dans le sud de l'Italie, sont assez pour travailler, décider de voler, tuer et être tués, ils sont aussi suffisants pour porter la responsabilité de telles choses. »

Puis il inspira fortement par le nez l'air vicié de l'église : « Mais quinze ans sont tellement peu qu'ils nous font mieux voir ce qu'il y a derrière et nous obligent à répartir la responsabilité. Quinze ans est un âge qui frappe la conscience de qui discute vainement de légalité, de travail, d'obligation. Il ne frappe pas avec ses poings, mais avec ses ongles. »"

vendredi 17 décembre 2010

Le cas Houellebecq : "Les Particules élémentaires"

Je viens de finir Les Particules élémentaires de M. Houellebecq. Ça faisait un moment que je me disais qu'il fallait que je le lise, j'ai fini par me décider à le faire avant qu'il ait le Goncourt. Pourquoi ne pas avoir acheté La Carte et le territoire (même s'il ne l'avait pas encore eu, il était déjà donné comme archi favori) ? Parce que ce dernier roman était présenté, précisément, comme "Goncourisable", i.e. comme écrit presque "pour" le Goncourt et donc de manière assez différente de celle des autres romans de Houellebecq. Et, Les Particules élémentaires, c'est quand même le roman qui l'a vraiment fait connaître, donc ça me paraissait une bonne idée de commencer par là.

C'était donc deux ou trois semaines avant le Goncourt. Pourquoi ai-je mis tant de temps à le lire ? Parce que ce livre est terriblement déprimant. Le monde qu'il dépeint est profondément sordide, glauque et dépourvu de sens : des deux personnages, l'un passe sa vie à chercher le plaisir sans ressentir aucune satisfaction les rares fois où il l'atteint ; l'autre est tout à fait incapable de ressentir le moindre sentiment et même ses recherches scientifiques, qui occupent toute son existence, n'ont finalement pas l'air de lui tenir tant que cela à coeur. On sent derrière une immense rancoeur contre la génération 68 et ceux qui ont profité de la libération sexuelle, avec une démonstration magistrale que ce n'est ni cela, ni les histoires de spiritualité new age, qui rend heureux. D'ailleurs le bonheur lui-même semble une faste fumisterie, une arnaque que chacun cherche à atteindre, mais qui n'existe pas. Le style de Houelllebecq est à l'image de cette atmosphère : très sec et dépouillé, d'une précision presque clinique, qu'il pousse d'ailleurs parfois jusqu'à l'ajout de dénominations en latin.

En vérité, ce qui m'a le plus intéressée, c'est sa dernière partie : le style s'y fait plus poétique, sans doute parce qu'on se détache du personnage principal du roman pour l'observer complètement de l'extérieur. La perspective n'est, en effet, plus la même : le narrateur n'est plus tant un simple "biographe" qu'un des êtres "parfaits" que ses travaux ont réussi à produire. Voilà le coup de génie de ce roman : sans cela, il restait l'une de ces éternelles diatribes amères des rejetons de soixante-huitards qu'on a beaucoup publiées et qu'on publie toujours beaucoup ; avec cela, il prend une tout autre dimension, tout le récit qui précède prend une tout autre dimension et ça, franchement, c'est génial, car il ne s'agit pas seulement d'un ultime retournement, à la manière du recul pris par la caméra à la fin de Men in Black (où l'on finit par se rendre compte que notre univers est tout entier contenu dans une bille, avec laquelle jouent de jeunes extraterrestres) ; c'est un ajout existentiel, une apocalypse au sens étymologique, i.e. une révélation coïncidant avec la fin du monde. En ce sens, il y a une dimension biblique dans ce roman : on commence par la genèse des deux héros et on finit par une révélation qui découvre la fin de l'humanité "primitive".

Je ne sais donc pas si Houellebecq mérite ou non son Goncourt (de toute façon, de mon point de vue, il vaut mieux ne pas le mériter), ni si le roman pour lequel il vient de l'avoir est écrit dans le même style que Les Particules élémentaires (ceci dit, étant donné que je suis une grande soeur et/ou une fille indigne, j'ai moyen de racketter mon frère ou mon père de La Carte et le territoire), mais, ce qui ne fait aucun doute, c'est qu'il est un bon écrivain.

jeudi 16 décembre 2010

Qu'est-ce qu'un intellectuel engagé ? La lettre de Roberto Saviano aux étudiants manifestant à Rome

Qu'est-ce qu'un intellectuel engagé aujourd'hui ?

A l'heure où le récit autocomplaisant et ridicule de la soirée people fêtant les vingt ans de la revue de BHL, La Règle du jeu, montre combien les intellectuels germanopratins, pourtant héritiers de Sartre et Camus, ne se préoccupent que d'eux-mêmes et s'apparentent de plus en plus à des ventilateurs plafonniers (ils brassent de l'air et ne servent à rien, même pas à décorer), Roberto Saviano, l'auteur de Gomorra, ouvrage mettant brusquement sur la place publique ce que tout le monde, en Italie, savait déjà, mais n'admettait pas ouvertement, i.e. que la Mafia est malheureusement et scandaleusement partout dans ce pays, publie une lettre dans La Repubblica adressée aux jeunes qui manifestent ce moment, contre les réformes de l'éducation du gouvernement Berlusconi en particulier et contre ce que la société italienne est en train de devenir en général.

J'en publie ici une traduction, car j'ai bien conscience que tout le monde n'a pas la chance de lire l'italien. Si vous voulez savoir ce que c'est encore que d'être un intellectuel aujourd'hui, lisez-la. Personnellement, quand je la compare à ce que font, pendant ce temps, BHL et consorts, je suis atterrée pour nous...


Lettre aux jeunes du mouvement

 Qui a lancé une pierre lors de la manifestation de Rome l'a lancée contre les mouvements de femmes et d'hommes qui étaient dans la rue, qui a attaqué un distributeur de billets l'a fait contre ceux qui étaient en train de manifester pour démontrer qu'ils veulent un nouveau pays, une nouvelle classe politique, de nouvelles idées. 

Chaque geste violent a été un vote de confiance de plus donné au gouvernement Berlusconi. Les casques, les battes, les véhicules brûlés, les écharpes couvrant les visages : tout cela n'appartient pas à qui cherche par tous les moyens de montrer une autre Italie. 

Les passe-montagnes, les pavés, les vitrines qui volent en éclats, sont les vieilles réactions habituelles, insupportables, qui n'ont rien à faire avec la multiplicité des mouvements qui défilaient à Rome et dans toute l'Italie mardi. Des policiers qui s'acharnent en groupe, déversant sur celui sur lequel ils sont tombés rage, frustration et peur : c'est une scène qui ne doit plus se reproduire. Des policiers isolés jetés à terre et battus par des groupes de violents : c'est une scène qui ne doit plus se reproduire. Si tout se réduit à l'habituelle guerre de rue, ce gouvernement a gagné encore une fois. Tout réduire en affrontement veut dire permettre que la complexité de ces manifestations et ainsi les idées, les choix, les projets qui sont derrière soient racontés encore une fois avec des matraques, des flammes, des pierres et des gaz lacrimogènes. Il faudra s'organiser et ne plus jamais permettre que quelques centaines d'idiots prennent l'ascendant sur un cortège de milliers et de milliers de personnes. 

J'adresse cette lettre aux jeunes, dont beaucoup ont le même âge que moi, qui, en ce moment, occupent les universités, qui manifestent dans les rues d'Italie. Aux personnes qui ont, ces jours-ci, formé des cortèges pleins de vie, pacifiques, démocratiques. On me dira : et la colère, où la mettez-vous ? La colère de tous les jours des précaires, la colère de qui n'arrive pas à boucler ses fins de mois et qui attend depuis vingt ans que quelque chose change dans sa vie, la colère de qui ne voit aucun futur. Eh bien, cette colère, cette véritable colère, est une chaudière qui te fait avancer, qui te tient éveillé, qui ne te fait pas faire des idioties, mais qui te pousse à faire des choses sérieuses, des choix importants. Ces cinquante ou cent imbéciles qui se sont retirés, tout aussi naïfs, en déversant leur rage sur une camionnette ou en jetant des pierres font s'évanouir cette lourde responsabilité. Ils la réduisent à un coup de pied, au jeu, pour certains divertissant, consistant à pouvoir détruire la ville, recouverts d'une écharpe qui les rend inidentifiables et pleurnichant lorsqu'ils sont arrêtés, suppliant d'appeler leur mère à la maison et demandant tout de suite pardon.

C'est ainsi que commence la nouvelle stratégie de la tension, qui est toujours la même : comment ne pas la reconnaître ? Comment ne pas en reconnaître les prémisses, toujours semblables ? Ces gens à capuches sont les premiers ennemis à isoler. Ce "bloc noir" ou quel que soit le nom qu'on donne à ses ultra du chaos est le pompier du mouvement. Ils enfilent leur passe-montagne, ils se sentent tellement comme le sous-commandant Marcos, ils terrorisent les autres étudiants, qui, Piazza Venezia, urlaient de cesser, de s'arrêter, et transforment en affrontement de matraques ce qui, au contraire, est un affrontement d'idées, de forces sociales, de projets, dont les étincelles ne doivent pas incendier des voitures, mais des consciences, beaucoup plus dangereuses qu'une colonne de fumée qu'un extincteur éteint en quelques secondes. 

Ce gouvernement en difficulté cherchera par tous les moyens à délégitimer qui descend dans la rue, cherchera à terroriser les adolescents et leurs familles avec ce message clair : envoyez-les dans la rue et ils rentreront souillés de sang et violents. Mais pour les idiots avec des casques et des battes, tout cela n'est pas important. Une fois fini leur jeu vidéo à la maison, ils continuent à y jouer par les rues. Mais il n'est, de fait, pas difficile de brûler une camionnette que les policiers, les gendarmes et les financiers laissent comme appât sur lequel faire se défouler qui se montre dur et violent dans la rue et faible délateur à la caserne, où, au bout de dix minutes, il révèle les noms de tous ses comparses. Des infiltrés, il y en a toujours, depuis le jour où le premier ouvrier a décidé de défiler. Et, depuis toujours, ils ne peuvent entrer en jeu que s'ils sont suivis. C'est là-dessus que je voudrais donner l'alarme. Cela ne doit plus jamais arriver. 

Maintenant commence la chasse aux sorcières ; on voudra montrer que qui défile est violent. On adoptera précisément la stratégie d'éviter qu'il soit possible de se réunir et d'exprimer librement ses opinions. Et tout sera pire pendant un moment, pour ensuite revenir à ce que c'était, à ce que ça a toujours été. L'idée d'une Italie différente, au contraire, nous appartient et nous unit. Il y avait de la joie chez les jeunes qui ont eu l'idée des Book Blocks, des livres comme moyen de défense, qui veulent dire croissance, prise de conscience. Ils veulent dire que les mots sont là pour nous défendre, que tout part des livres, de l'école, de l'instruction. Les jeunes dans les universités, les nouvelles générations de précaires, n'ont rien à voir avec ces lâches à capuche qui croient que détruire un distributeur est affronter le capitalisme. Les responsables en place, dans la police, aussi doivent refuser qu'il y ait encore des tragédies comme à Gênes. Chaque section de cortège chargée sans raisons génère de la sympathie pour qui, avec un casque et des battes, est là pour défoncer des vitrines. Il faut faire en sorte qu'il y ait dans la rue des hommes de confiance qui aient de l'autorité sur les petits groupes de policiers, qui, souvent, dans ces situations-là, livrent leurs propres batailles personnelles, déversent frustrations et colère réprimée. Chercher par tous les moyens de ne pas amorcer le jeu terrible et, pour trop de gens, divertissant de la guérilla urbaine, des deux factions opposées l'une à l'autre, du "il n'en restera qu'un debout". 

Nous, et je me compte ici aussi ne serait-ce qu'en raison de mon âge et de Dieu seul sait quel désir de pouvoir retourner manifester un jour contre tout ce qui est en train d'arriver, nous avons nos corps, nos mots, nos couleurs, nos banderoles. Ils sont nouveaux : ce ne sont pas les vieux slogans, ce ne sont pas les vieux camions avec les vieux militants qui hurlent de vieux slogans, de vieilles chansons, de vieilles directives, qu'ils appellent encore "mots d'ordre". Cela, c'est l'histoire de la défaite des autonomes, une histoire passée heureusement. Il ne faut plus tomber dans le piège. Il faudra s'organiser, éloigner les violents. Il faudrait cesser de mettre des casques. La tête sert pour penser, pas pour faire le bélier. Les Book Blocks me semblent une merveilleuse réponse à qui se dit tout de go anarchiste sans savoir ce qu'est l'anarchisme, pas même de loin. Ne vous couvrez pas, laissez ça aux autres : défilez le visage dans la lumière et le dos droit. Celui qui se cache, c'est lui qui a honte de ce qu'il est en train de faire, qui n'est pas en mesure de voir son propre futur et ne défend pas son droit à étudier, à faire de la recherche, à travailler. Mais celui qui manifeste n'a pas honte et ne se cache pas, bien plutôt : il fait l'exact contraire. Et si les camionnettes bloquent la rue avant le Parlement ? On s'arrête là, parce que les paroles vont par le monde entier, parce qu'on manifeste pour montrer au Pays, à qui, hélas, est à la maison, à son balcon, derrière ses persiennes, qu'il y a des droits à défendre, qu'il y a des gens pour les défendre aussi pour eux, qu'il y a des gens pour garantir que tout se déroulera de manière civile, pacifique et démocratique, parce que c'est cela l'Italie qu'on veut construire, parce que c'est pour cela qu'on est en train de manifester. Il n'est pas sûr que lancer un oeuf sur la porte du Parlement change les choses. 

Tout cela est bien plus que de brûler une camionnette. Cela allume des lumières, des lumières sur toutes les ombres de ce pays. Voilà la seule bataille que nous ne pouvons pas perdre.


Roberto Saviano, La Repubblica, 16/12/10


Il y aurait une analyse énorme à faire de cette lettre, sur la façon dont elle est construite, dont elle procède, sur la portée qu'elle peut avoir ou non et, dès lors, sur la portée que peut avoir ou non la parole d'un intellectuel. Je ne sais pas si j'aurai le temps de la faire ici, mais, ce qui est sûr, c'est que, lorsque je lis un tel texte, avec tout ce qui est en train de se passer dans notre pays également, je me demande pourquoi nous n'avons pas, nous aussi, des intellectuels comme cela.

samedi 11 décembre 2010

Turning point ?

Avant-hier, j'ai rencontré, totalement par hasard, une ancienne copine de lycée. Le plus amusant est qu'elle ne se souvenait pas de mon nom, mais, le temps que je me rappelle le sien, elle m'avait abordée en me demandant : "Alors ? Tu es devenue écrivain ?"

Ma première réaction a été : "Oh my God ! comment sait-elle ça ?" C'est le genre de chose que je n'ai jamais clamé sur tous les toits et, même si on s'entendait assez bien en première et terminale, on n'était pas assez proches pour que je lui aie raconté tout ça. Mais le fait est qu'elle le savait et que ça l'a tellement marquée que c'est la première chose qui lui est venue à l'esprit, presque dix ans après. 

Alors, suis-je devenue un écrivain ? 

En dix ans, j'ai travaillé comme une folle pour passer des concours, en mettant plus ou moins le couvercle sur tout le reste : la prépa m'a presque dégoûtée de lire et, ensuite, avoir la tête 24h/24 dans l'Antiquité m'a amenée à continuer de lire sur l'Antiquité hors de mes sujets de masters et autres. Entre temps, il a fallu aussi que je règle les problèmes que le travail intensif de la prépa n'avait fait que mettre entre parenthèses. 

Je n'ai quand même jamais cessé d'écrire. Ça fait même un moment que j'ai un roman en cours. Roman qui n'avance pas très vite, étant donné le peu de temps que j'y consacre. Mais roman quand même. Tout est "dans ma citrouille" (pour citer, avec la plus grande modestie du monde, le Mozart de Milos Forman), il ne reste plus qu'à rédiger. C'est bien là le problème. Mais c'est le cas pour tout, y compris pour un travail universitaire. 

Puis-je me revendiquer écrivain ? C'est compliqué. Pour moi, être écrivain signifie écrire de la bonne littérature, parvenir à une oeuvre d'art grâce à l'écriture, faire partie de la même catégorie que Flaubert, Hugo, Homère. Pour cela, il faudrait être sûre que ce que j'écris a de la valeur, ce dont je n'ai pas grande idée, puisque je ne le montre qu'à mon copain (éventuellement) et que je n'ai jamais rien envoyé à un éditeur. Je pense que ce n'est pas totalement nul, mais je ne sais pas si c'est suffisamment bon pour être édité. 

Ceci dit, si être écrivain signifie aussi, comme je le pense, essayer de saisir l'essence de la vie grâce à des mots, voir le monde de ce point de vue, à la recherche d'histoires et d'attitudes existentielles,  et essayer de les retranscrire en leur donnant du sens ou en cherchant à révéler le leur, alors je pense pouvoir dire que j'en suis un. 

Le problème est que je ne me pousse pas assez pour écrire plus ou plus fréquemment. A vrai dire, je ne suis pas sûre que ce soit une si mauvaise chose, au sens où, si l'écriture fonctionnait comme une sorte d'emplâtre sur une jambe de bois, avoir un besoin moins vital d'écrire signifie que je vais mieux. Good news. Mais être un écrivain "under cover", sans jamais chercher à finir vraiment quelque chose et à se faire publier, à la longue, ce n'est pas être un écrivain. Tout juste prétendre en être un. Et encore.

La question est donc : soit je considère que c'était juste un truc d'adolescente - ce que je ne pense pas - et je laisse tomber, soit je reconnais qu'il est difficile de mener ça sérieusement de front avec le métier dans lequel je suis en train de m'engager - ce que je pense - et je décide une bonne fois pour toutes de me consacrer à la recherche en littérature latine (donc même résultat que la première option), soit je décide de me mettre un coup de pied au cul et de consacrer du temps à ça aussi. D'où nouveau problème : je n'ai déjà presque pas de temps pour travailler ma thèse, comment en trouver pour écrire hors du boulot qui me permet de payer mes factures ?

On est loin de l'image romantique de la Vocation et du Besoin d'Ecrire Plus Fort Que Tout. Comme a dit Sartre dans L'Existentialisme est un humanisme, c'est à nous de décider si telle chose sera le commencement d'une entreprise qui influera décisivement sur notre vie ou si elle demeurera au stade de l'épisode circonscrit. 

Je pense donc en être là, finalement. En fait, pas tant que cela, au sens où je n'ai jamais envisagé une seule seconde de renoncer à l'écriture. A vrai dire, aussi étonnamment que cela puisse sembler, c'est même plutôt à la littérature latine que j'ai pensé à renoncer, avant de me rendre compte que cela m'était tout aussi impossible. 

Il est donc temps de trouver un autre sens à l'écriture, en dehors de celui de soupape de sécurité dans les moments où ça va vraiment mal. Là encore, c'est plutôt bon signe, car je ne pense pas que s'y jeter pour oublier le reste soit nécessairement le gage d'un résultat de qualité. Ça fait presque un an que je n'ai pas écrit sur ce blog, pourtant le premier que j'ai ouvert : essayer de continuer à réfléchir ici me permettra sans doute d'avancer, quelle que soit la direction que je prendrai.

vendredi 29 janvier 2010

Paddy's lament - Sinead O'Connor



Well it's by the hush, me boys, and sure that's to hold your noise
And listen to poor Paddy's sad narration
I was by hunger stressed, and in poverty distressed
So I took a thought I'd leave the Irish nation

Well I sold me ass and cow, my little pigs and sow
My little plot of land I soon did part with
And me sweetheart Bid McGee, I'm afraid I'll never see
For I left her there that morning broken-hearted

Here's you boys, now take my advice
To America I'll have ye's not be going
There is nothing here but war, where the murderin' cannons roar
And I wish I was at home in dear old Dublin

Well meself and a hundred more, to America sailed o'er
Our fortunes to be making we were thinkin'
When we got to Yankee land, they put guns into our hands
Saying "Paddy, you must go and fight for Lincoln"

Here's you boys, now take my advice
To America I'll have ye's not be going
There is nothing here but war, where the murderin' cannons roar
And I wish I was at home in dear old Dublin

General Meagher to us he said, if you get shot or lose your head
Every murdered soul of youse will get a pension
Well in the war lost me leg, they gave me a wooden peg
And by soul it is the truth to you I mention

Here's you boys, now take my advice
To America I'll have ye's not be going
There is nothing here but war, where the murderin' cannons roar
And I wish I was at home in dear old Dublin

Well I think meself in luck, if I get fed on Indianbuck
And old Ireland is the country I delight in
To the devil, I would say, it's curse Americay
For the truth I.ve had enough of your hard fightin

Here's you boys, now take my advice
To America I'll have ye's not be going
There is nothing here but war, where the murderin' cannons roar
And I wish I was at home in dear old Dublin
I wish I was at home
I wish I was at home
I wish I was at home
I wish I was at home in dear old Dublin

jeudi 28 janvier 2010

Silence

Etendu sur le lit, l'homme dort. Sa tête alourdie glissant presque de l'oreiller, il était si épuisé qu'il n'a pas même pris le temps de se glisser dans les draps : il attendrait qu'elle sorte de la salle de bain. Alors il s'est étendu là, puis il s'est endormi, instantanément. La pièce a doucement plongé dans le silence, les bruits d'eau semblent loin, l'air est moelleux, de cette qualité d'intimité qu'on ne trouve que le soir, tard, juste avant d'aller se coucher.
La pénombre est fumée, car l'unique lumière de la lampe de chevet est chaude en raison de son abat-jour rouge. Avec la fin de la journée, le reste de la chambre s'est abîmé dans l'ombre et dans le cercle éclairé que son visage accueille, l'homme est beau. Son front est serein, sa bouche légèrement entr'ouverte, quelques cheveux retombent sur ses yeux aux paupières baissées. Sa poitrine se soulève calmement, régulièrement, et retombe dans un soupir.
Insensiblement, ses mains s'abandonnent ; la gauche, détendue, repose sur son ventre, la droite s'est posée, en effleurant son flanc, sur le tissu violet de la couverture. Il bouge un peu et ses jambes musclées, poilues, s'allongent jusqu'au bout du lit. Sa tête penche sur le côté et son menton va se nicher au creux de son épaule.
Dans son pyjama court, le sommeil vulnérable laisse encore transparaître l'enfant qu'il devait être, il y a des années. Il est confiant, ouvert, et de lui émane cette vie que la journée a fatiguée. Mais c'est un homme qui est étendu là, un homme dont la respiration régulière exprime la force, ses membres l'énergie, son front le courage.
Etre avec lui tous les soirs, tous les soirs de chaque jour, de chaque mois, de chaque année. Etre avec lui ici, maintenant, là-bas, alors, si morte, comme ombre, si vivante, comme âme, comme bouche, comme bras. Car il y aura d'autres soirs, d'autres lits, d'autres fatigues et d'autres pénombres. Les murs et le sol changeront, la terre aura tourné et les fenêtres donneront sur un dehors différent. Mais qu'importe le lieu, qu'importent le moment, les circonstances, ce qu'il fait, ce qu'il est.
Etre là, à le regarder dormir, à le contempler sans bruit, pour se souvenir à jamais de cet instant, en retardant le moment de le rejoindre et de le réveiller, un peu, à peine, le temps de le couvrir et de m'endormir à mon tour, dans ses bras.


A Franco.

mardi 17 novembre 2009

"Trois femmes puissantes" Marie Ndiaye : un début magistral, qui perd ensuite un peu de son souffle en tombant dans le bien connu.

Suite de mes achats goncouresques : "Trois femmes puissantes" de Marie Ndiaye.

Je vous avoue que je ne sais pas vraiment quoi en penser, d'où ce post qui se fait attendre et que j'aurais voulu idéalement publier samedi dernier. Les précautions préliminaires sont les mêmes que pour Beigbeder, étant donné que ma lecture de Rosie Carpe est lointaine et ne m'a pas laissé plus qu'un vague souvenir.

Pour commencer à nouveau avec les indications de genre, l'oeuvre est sous-titrée "roman", mais s'en compose de trois en réalité, voire de trois nouvelles, vu la taille de chacune des parties. Etant donné qu'il existe un lien très ténu entre les trois différents personnages, ainsi que plus ou moins une communauté de sujet, il est sans doute possible d'argumenter dans le sens d'une unité de l'oeuvre, j'en laisse le soin à d'autres.

Il s'agit à chaque fois de personnes prises à un moment crucial de leur vie : Norah retrouve son père après de longues années passées sans le voir, dans la rancoeur ; Rudy vit sans le savoir une journée qui sera décisive pour sa famille et lui ; Khady Demba est obligée de suivre la route des immigrés sénégalais vers l'Europe. Le début se fait toujours in medias res, au point que la première partie commence par la conjonction "et" : cela donne l'impression que l'histoire a commencé depuis bien longtemps et que nous la prenons en marche et, de fait, l'histoire entre Norah et son père est déjà très longue, on s'en rend assez vite compte.

Le style est à la hauteur de ce qui raconté et dépasse de loin celui de Beigbeder : là où ce dernier se contente d'aligner les mots, Ndiaye, au contraire, les fait entrer en résonnance et acquiert dès lors une remarquable profondeur. Elle alterne deux types de phrases : relativement courtes durant les passages de récit, avec des retours à la ligne assez nombreux, qui lui permettent à la fois de casser le rythme, accélérant ainsi la narration, et de mettre l'accent sur certaines phrases ; dans les descriptions, au contraire, les phrases s'allongent de plus en plus, deviennent parfois étouffantes à force de longueur, d'autant qu'elles comportent peu de virgules, qui permettraient de reprendre haleine.

Soyons clairs : la première partie, celle qui met en scène Norah, est, à mon avis, franchement excellente. Non seulement les phrases mettent en scène l'étouffement que ressent la jeune femme, mais le déploiement de leurs volutes installe peu à peu des contrastes tout à fait réussis. Pour vous donner un exemple, je vais vous citer le premier paragraphe :

"Et celui qui l'accueillit ou qui parut comme fortuitement sur le seuil de sa grande maison de béton, dans une intensité de lumière soudain si forte que son corps vêtu de clair paraissait la produire et la répandre lui-même, cet homme qui se tenait là, petit, alourdi, diffusant un éclat blanc comme une ampoule au néon, cet homme surgit au seuil de sa maison démesurée n'avait plus rien, se dit aussitôt Norah, de sa superbe, de sa stature, de sa jeunesse auparavant si mystérieusement constante qu'elle semblait impérissable."

La phrase est longue, très longue, même dans ses propositions prises séparément, et surtout, le père, qui semblait, au début du paragraphe, presque en majesté, avec cette lumière si aveuglante qui émane de lui, se révèle, à la fin, sous le signe d'une surprenante déchéance.

Cette première histoire est d'une profondeur parfois vertigineuse et nous plonge dans les racines de cette famille qui a explosé bien des années avant que Norah ne retourne chez son père. On regrette même qu'elle s'arrête comme ça, en pleine action, et on aurait bien envie de connaître la suite.

La troisième n'est pas mal non plus, avec ce personnage de jeune femme qui peine à penser et à prendre le contrôle de sa vie et qui se retrouve sur le chemin de l'immigration vers l'Europe un peu malgré elle.

La deuxième, par contre, est un peu bateau, en ce sens qu'on retrouve l'habituelle focalisation interne accompagnant un personnage en errance psychologique, avec des phrases qui ne s'allongent plus par profondeur, mais par multiplication d'annotations rappelant qu'il s'agit là des pensées du personnage principal. C'est, hélas, la plus longue et, je dois l'avouer, je me suis franchement ennuyée. La troisième souffre de cela aussi mais sensiblement moins.

Ce qui est par contre génial, et sauve même la deuxième partie de l'oeuvre, c'est que, à la fin de chacune d'elles, Ndiaye a ajouté un court paragraphe qu'elle a intitulé "contrepoint" : après des pages et des pages centrées sur un seul personnage, la focalisation change brutalement de point central ; pour reprendre l'exemple de la première partie, on se retrouve tout d'un coup dans la tête de ce père qui, quelques lignes auparavant, se dessinait comme la figure du Mal suprême. Ce sont des moments de concentration qui surprennent même lorsqu'on arrive au troisième d'entre eux et qui remettent en perspective toute l'histoire qui vient d'être racontée.

Je me suis donc peut-être ennuyée en lisant la deuxième partie, mais la première est vraiment excellente, tout comme le sont ces contrepoints, et, en ce qui me concerne, cela m'a donné envie de me remettre à ma propre prose.

samedi 7 novembre 2009

"Un Roman français" Frédéric Beigbeder : portrait de l'artiste en figure proustienne.

D'habitude, je n'achète pas les livres qui obtiennent un prix littéraire (sauf, éventuellement, les Prix Nobel de littérature, mais c'est l'ensemble d'une oeuvre qu'ils couronnent et non une oeuvre en particulier) : c'est commercial, médiatique et ce n'est presque jamais décerné en fonction de la véritable valeur littéraire du livre en question (je vais vous poser la question que nous avait posée notre prof de français en hypokhâgne : "Vous pouvez me citer plus de trois Goncourts dont on se souvient encore aujourd'hui pour leur valeur littéraire ?").

Mais cette fois-ci, allez savoir pourquoi, j'avais envie. Je suis donc ressortie de chez Gibert Joseph avec Trois femmes puissantes, Un Roman français et le premier tome des Mythologiques de Lévi-Strauss (mais ça, ça peut aussi plus ou moins compter pour du boulot :p). J'avais quand même un peu mauvaise conscience en faisant la queue à la caisse, comme si j'étais en train de faire quelque chose de honteux ("Rrrhahahaha !!! Espèce de mouton médiatique !!!"), surtout à cause du livre de Beigbeder : Ndiaye est un bon écrivain que j'ai déjà lu (même si je n'ai pas souvenir d'avoir adoré Rosie Carpe) et Lévi-Strauss... d'accord, c'est la honte de commencer à le lire parce qu'il est mort, mais bon, c'est quand même Lévi-Strauss et j'ai l'excuse (bidon, je le reconnais) de ne pas faire de l'ethnologie ou de la sociologie.

Histoire de Cuver ma Honte, j'ai donc commencé par l'Objet de ma Vergogne. Et je me suis rendue compte, après lecture, qu'il n'y avait pas de quoi rougir.

Je précise tout de suite deux choses : 1) je ne suis (très manifestement) pas critique littéraire et 2) je n'ai lu aucun des ouvrages antérieurs dudit Beigbeder ; j'ai entendu dire que ce livre était sans doute le meilleur qu'il ait écrit jusqu'ici, je ne peux pas le confirmer. Sur ce, je me lance.

Beigbeder, pour moi, c'était surtout le gars qui vend des bouquins en écrivant sur des sujets trash qui font vendre ; donc, a priori, plutôt suspect, parce que, lorsqu'on a besoin de mettre du cul et de la coke dans son livre pour qu'on en parle, c'est qu'il y a quelque chose d'autre qu'il faut compenser et qui, normalement, aurait dû faire sa réputation : le talent d'écrivain. Ici, il y a la Fameuse Histoire de l'arrestation en flagrant délit de sniffage de coke, ce qui fait que c'est là-dessus que les journalistes ont insisté (à ce qu'il m'a semblé) au moment de la parution du bouquin. Mais bon, comme très souvent, ce qui ressort de la presse n'est que la partie émergée de l'iceberg ; il faut manger, aussi, et on mange manifestement mieux en mettant du cul et de la coke en première page, même à propos d'un livre.

Passons donc au bouquin proprement dit, ça changera. Un Roman français se présente comme une autobiographie : Beigbeder prend l' "occasion" (j'avoue, le mot est mal choisi, vu le caractère insupportable et éprouvant de ce qu'il décrit) de sa garde-à-vue pour se mettre en scène en train de se remémorer, dans sa cellule, son enfance et l'histoire de sa famille. Le récit est à la première personne, il parle de gens qui existent ou ont existé, d'événements présentés comme vécus (et comme la détention l'a effectivement été, on n'est pas tenté de douter du reste), bref les conditions d'un récit autobiographique (le mot est d'ailleurs écrit dans l'ouvrage).

En même temps, il est sous-titré "roman" sur la couverture et sur la page de garde et il ne faut pas non plus l'oublier, bien que cela n'aille pas à l'encontre de la posture autobiographique revendiquée. Ce qui est plus ou moins romancé, c'est la situation : dans le premier chapitre, Beigbeder explique qu'il n'a aucun souvenir de son enfance, qu'il fait semblant en acquiesçant lorsqu'on lui dit "Tu te souviens ?" et qu'il écrit donc sur son passé et celui de sa famille pour essayer de se souvenir. Il le dit d'ailleurs à plusieurs reprise : l'écriture permet de se souvenir et, surtout, de ne pas oublier. C'est cette posture d'amnésique qui est fictive : elle a peut-être eu une réalité, mais, au moment de la rédaction de son livre, Beigbeder se souvenait manifestement très bien de son enfance, la composition de cette oeuvre en témoigne.

Elle s'ouvre sur un prologue relatant la mort de son arrière-grand-père pendant la première guerre mondiale, ce "preux chevalier" tué à 37 ans, dont on ne sait si c'est lui qui est qualifié de "jeune homme" ou une photo de lui prise lorsqu'il était effectivement un jeune homme (on a beau ne pas être vieux à 37 ans, on n'est quand même pas un jeune homme). Cette hésitation introduit dès le départ un des thèmes dominants de l'oeuvre : le problème de l'âge. Ce livre ("roman" n'est pas vraiment approprié, même en pirouette finale sur l'air du "oui, mais ça, je l'ai inventé, d'ailleurs c'est écrit sur la couverture !" : autobiographie, oui, mais pas sans filet) se présente en effet comme le passage assez tardif de l'adolescence à l'âge adulte, ou plutôt l'acception, enfin, du fait d'être un adulte, le séjour en garde-à-vue agissant comme déclencheur d'une brutale prise de conscience. Beigbeder le reconnaît dès le récit de la fameuse soirée qui déboucha sur l'arrestation : ce soir-là, il cherchait à "cach[er son] âge dans [sa] barbe et [son] imperméable noir" et qualifie ses sorties nocturnes de "sport des vieux qui refusent de vieillir".

C'est donc le récit d'une sorte de métamorphose qui s'annonce, métamorphose par la recherche d'une rédemption (nota bene : je me fous de savoir si Beigbeder a effectivement cessé de sniffer de la coke ou non ; ça, c'est sa vie, ça ne me regarde pas et je pense pouvoir mourir sans l'avoir jamais su ; ce qui m'intéresse, c'est ce qui se trouve dans son livre). On le voit très bien en particulier au milieu du bouquin, lors de l'entretien "philosophico-social" avec le premier policier : il tient toujours son discours libertaire "si je veux me détruire, j'en ai le droit, je ne fais de mal à personne d'autre qu'à moi", mais il n'y croit déjà plus.

Qui dit rédemption dit aussi, comme souvent, recherche de la sympathie du lecteur. C'est ce rapport que Beigbeder cherche à installer et il y parvient très bien, entre la description de ses conditions de détention (ce qui nous vaut un chapitre de dénonciation de l'insalubrité du Dépôt, passages tout en capitales à l'appui, que je qualifierai assez ironiquement de "Bienvenue dans le monde réel, mon gars ! Pendant que certains sortent la nuit et se bourrent le nez de coke, d'autres triment et dorment dans la merde !") ou encore le portrait qu'il fait de lui enfant en vilain petit canard éclipsé par un frère parfait et destiné à le rester éternellement puisque, pendant que Frédéric est en taule, Charles reçoit la Légion d'Honneur. Le lecteur est donc plongé dans un bain de sympathie très efficace (ceci dit sans jugement positif ou négatif, même si cela vire parfois au mélodramme : cf. par exemple le titre du premier chapitre "Les ailes coupées", faut quand même pas pousser), d'autant que s'instaure, à certains moments, un dialogue entre l'auteur et lui. Comme Rousseau, Beigbeder le prend à témoin et en profite pour plaider sa cause, c'est un grand classique de l'autobiographie.

Car, comme pour toute autobiographie, il s'agit aussi d'expliquer comment Frédéric est devenu Beigbeder, comment il en est venu à se retrouver dans cette immonde cellule de garde-à-vue et par là, à écrire ce livre. En vérité, ce qui se cache aussi derrière ce thème, là encore comme pour toute autobiographie d'écrivain, c'est également comment il en est venu à écrire tout court. Cette question n'est pas abordée explicitement, mais elle est tout de même bien présente et c'est là que Beigbeder commence à pécher, si je puis me permettre : ce qui se dessine en effet derrière tout cela, ce sont en effet les poncifs habituels de l'écrivain mal aimé, malheureux, vilain petit canard pendant son enfance, en particulier lorsqu'il parle de ses amours déçues pour les deux filles du garde-barrière, qui n'avaient, elles, d'yeux que pour son frère ; le chapitre s'intitule, avec beaucoup d'humour, "Le râteau originel", mais il ne se termine avec "si vous m'aviez aimé d'emblée, aurais-je écrit ?" : impossible de faire plus cliché, presque tous les τόποι y passent, hélas...

On sent de fait que Beigbeder est en quête de reconnaissance littéraire. Il y revient même si souvent qu'il faudrait se crever les yeux pour ne pas le voir. D'abord, sur la page de garde, "Frédéric Beigbeder, de l'Académie des Lettres Pyrénéenes" : j'ai déjà dit ce que je pense des académies en général et de l'Académie en particulier, donc je ne me répéterai pas ; mais ça, franchement ! Vu le personnage, ce pourrait être une plaisanterie, une sorte de pirouette pour se moquer de l'Académie, l'autre ; mais étant donné que celle dont il est question ici existe vraiment et, surtout, l'évidence de son souci de reconnaissance, il est à craindre qu'il ne soit effectivement sérieux, ce qui, à mon avis, confine autant au ridicule que "Bidule, de l'Académie Balaisàchiotte".

Si je parle de souci de reconnaissance, c'est parce qu'il y a, à mon avis, une sorte de "désir proustien" dans ce livre, au sens où Frédéric Beigbeder aimerait bien qu'on le rapproche de l'auteur de la Recherche du temps perdu. Bien sûr, il s'en défend lorsqu'il aborde le sujet ("Mmh, ne me mettez pas trop la pression, s'il vous plaît", dit-il à ce moment-là), il n'en demeure pas moins que la référence est là et qu'elle n'est pas innocente : Proust, c'est en effet le dandy mondain qui renonce aux fêtes de la haute société pour se mettre à écrire. Or force est de reconnaître que Beigbeder, par sa famille, par le milieu qu'il fréquente, par l'image qu'il a renvoyée de lui jusque-là, ressemble furieusement à ce dandy. Les allusions ne manquent pas : citation de Ronsard en exergue, dont on apprend ensuite qu'il s'agit d'un poème adressé à l'un des aïeux de l'auteur, nom du château de l'arrière-grand-père mort en 1915 apparaissant, précisément, dans la Recherche (mieux : dans Sodome et Gomorrhe), mais aussi multiples références à la littérature, à des auteurs multiples et variés (cf. en particulier l'énumération des "maîtres" de Beigbeder, tous morts jeunes), aux hauts lieux bien connus de la haute société (en particulier les chapitres sur la période à Neuilly et les promenades au Bois de Boulogne) ; bref, si l'on reprend le tout, ce portrait d'un jeune garçon issu de la bonne société, féru de littérature, découvrant le monde et ne réussissant pas à être heureux en amour n'est pas sans nous rappeler quelque chose : c'est le petit Marcel. On peut même aller plus loin et dire que la madeleine de Beigbeder, c'est sa garde-à-vue.

Le problème, c'est que Frédéric Beigbeder n'est pas Proust. Evidemment, le talent et l'oeuvre de ce dernier sont si gigantesques qu'il n'est pas très juste de comparer qui que soit avec lui, surtout près d'un siècle après : le temps passe, le monde change, le style (cette "vision du monde") des auteurs aussi, on retrouve l'inévitable marronnier du "on ne peut pas écrire comme au début du XXème siècle". Mais quand même.

Le style de Beigbeder est un mélange de références intellectuelles et mondaines, assorties d'allusion à la "culture populaire", si typiques de ce genre de milieu : passer avec une feinte désinvolture de Paul-Jean Toulet au gendarme de St Tropez, c'est tellement chic, tellement "mais oui, mon cher, moi aussi j'ai quelques goûts "populaires" et je ne m'en cache pas...!" Grand fou, va ! Ces références "insolites" ont manifestement pour but de rehausser le style dominant du texte, en créant des "aspérités", et elles sont parfois introduites avec suffisamment d'ironie et d'auto-dérision pour qu'on en sourie, voire qu'on rie franchement. Mais elles ne parviennent pas à donner de la profondeur au texte, qui reste désespérément plat et sans épaisseur : les mots sont alignés les uns derrière les autres, ils ne suivent, mais toujours en ligne droite. A propos du grand-père déshérité pour cause de mésalliance surgit une référence à la demande de divorce de Cécilia Ciganer-Albeniz (notez qu'il ne l'appelle pas Cécilia Sarkozy, ce qui la rendrait trop aisément identifiable par l'homme du commun) : quelle utilité et, surtout, quel sens ? Bien sûr, cette manière d'écrire contribue au style "oral" adopté pour établir un lien avec le lecteur, mais, si seule la communication est visée, sans intention littéraire, alors on ne sous-titre pas son livre "roman" (car c'est aussi ce qui est contenu dans ce mot).

Il faut quand même reconnaître qu'il y a un travail sur le texte. La question des "trous", par exemple, est intéressante : Frédéric Beigbeder explique, au début de son oeuvre, qu'il a des "trous" dans sa mémoire, qu'il oublie toujours tout, qu'il faut être indulgent envers les amnésiques, parce qu'ils ne le font pas exprès. Or son texte aussi est plein de "trous". Une partie est due à ces références au milieu social dont il provient et qui, non explicitées, deviennent quelque chose de flottant, d'autant plus susceptible d'être idéalisé ou, tout du moins, investi par l'imaginaire du lecteur. Je n'ai par exemple aucune idée de qui est le Garcia chez qui le grand-père maternel achetait des espadrilles roses et je m'en fous totalement : ce que je vois, c'est que ce nom dessine les contours d'un monde que son imprécision renvoie, finalement, définitivement au passé, avec tout ce que cela suppose. Le procédé est encore plus voyant lors du récit des conditions de détention : quand il écrit, à un moment, qu'il partage sa cellule avec un schizophrène, la première question qui m'est venue à l'esprit a été "mais comment sait-il que c'est un schizophrène ?", question stupide, je l'avoue, face à une oeuvre littéraire ; on ne le saura d'ailleurs jamais, mais ce genre de "trou" invite à s'impliquer soi-même dans la représentation de la cellule évoquée et contribue ainsi à dramatiser un peu plus la scène, en suivant le cadre mis en place par l'auteur. Cela aussi contribue à la sympathisation du lecteur avec l'auteur. Ces chapitres sur la prison sont visiblement ceux qui ont été le plus travaillés, comme le prouve le début de celui qui s'intitule "Bribes d'arrestation" où Beigbeder tend un bref moment à la prose poétique, à propos de sa tentative de se remémorer son passé, de manière, à mon avis, assez réussie (mais je ne suis pas une autorité en matière de prose poétique). Ces "trous" sont d'autant plus intéressant qu'ils disparaissent peu à peu au fur et à mesure que le narrateur se souvient : il est d'ailleurs assez significatif, de ce point de vue, que Beigbeder se mette, à la fin du bouquin, à expliquer entre parenthèses ces références qui restaient définitivement floues au début.

Mais en vérité, le gros point positif de cette oeuvre, c'est sa composition. C'est là qu'on parvient à une certaine profondeur et à la création d'effets de sens. L'alternance de réminiscences et de retours à la cellule est tout à fait bienvenue et on sent qu'elle n'est pas faite au hasard. Les deux fils se mêlent, s'entre-mêlent et s'enrichissent l'un l'autre en se reflétant comme des miroirs. Ce n'est ainsi sans doute pas par pure contingence si à peu près au milieu du roman apparaissent le chapitre avec le policier dont j'ai déjà parlé et celui relatant le divorce des parents : dans le premier, Beigbeder cesse d'être "un enfant dans le corps d'un adulte" ; dans le second, il devient "un adulte dans le corps d'un enfant". Il y aurait ici tout un travail d'analyse à faire sur les échos et les reflets de l'un à l'autre, qui sont très intéressants. Le dernier chapitre est ainsi un point finale particulièrement réussi.

Par contre, celui annoncé par le titre et repris à la fin de l'oeuvre, la dimension "française", est un flop complet et sent le plaqué par tentative d'enrichissement. Franchement, l'essai de s'inscrire dans une optique d' "histoire nationale" (cf. par exemple l'arrière-grand-père qualifié de "preux chevalier") tombe à l'eau : oui, la famille de Beigbeder a subi les vicissitudes de l'histoire française, mais de là à suggérer qu'elle a eu une évolution type, il ne faut pas exagérer et les éléments ne manquent pas pour voir que, précisément, cette famille n'est pas n'importe quelle famille française. Il aurait mieux valu s'abstenir et ne s'en tenir qu'aux effets de sens internes aux deux parties de la vie de l'auteur mises en miroir.

Ce livre restera-t-il dans l'histoire ? Tout seul, il y a de fortes chances que non, le style étant encore celui d'un intellectuel mondain, Frédéric ne s'est pas changé en Marcel. Mais, s'il s'agit effectivement d'un tournant dans l'oeuvre de Beigbeder, la suite promet d'être intéressante et il y a des chances pour que j'achète son prochain bouquin, sans avoir vaguement honte de le faire au moment de passer à la caisse.

samedi 19 septembre 2009

Les Beaux Quartiers

Et voici la nouvelle promise mi-juillet. Je pensais la mettre très vite en ligne, puis je l'ai trouvée trop statique et finalement non.



Les beaux quartiers



Ce sont de belles maisons. Les murs se dressent, fiers, droits, en calcaire crème. Ils se ressemblent tous, plus ou moins : quatre ou cinq étages, moulures, balcons, rambardes en fer forgé. Ce ne sont que des pierres, comme celles de tous les autres immeubles haussmanniens, mais ces pierres-là ont quelque chose de différent, de particulier : les autres soutiennent, se tiennent et servent d'encadrement aux deux côtés de la rue ; celles-là pèsent, posent, appuient de tout leur poids sur la terre qui leur sert de sous-bassement et cherchent à montrer leur possession. Elles en imposent au passant, pris entre une certaine admiration devant leur élégance et l'impression d'écrasement que produit leur hauteur.

Leur surface blanc-jaune fascine : elle est lisse, sans défaut et, dans la lumière crue du midi, elle renvoie une clarté presque aveuglante qui fait mal aux yeux. Par contraste, l'ombre dispensée par les arbres de l'avenue paraît plus bleue, plus verte, plus sombre. Lorsqu'on s'est avancé en plein soleil pour examiner de plus près ces façades clarissimes, le pas en arrière qui permet de retrouver la protection des feuillages fait l'effet d'une chute dans l'obscurité : pendant un instant, les yeux ne voient plus rien, la forteresse danse en taches brillantes, puis disparaît et ne reste plus que la contre-allée, comme elle est. Au bout de l'avenue Henri-Martin, on aperçoit, à travers une trouée dans les feuillages, d'autres maisons, perdues dans la verdure. On ne se croirait presque pas à Paris

Il n'y a pas de bancs. C'est étonnant, un quartier aussi vert, aussi tranquille, avec des trottoirs aussi vastes, sans bancs. Le passant n'a pas le choix : il a le droit de passer, mais pas la permission de stationner ; le stationnement est réservé aux voitures. C'est étonnant, un quartier comme celui-là, aussi dépourvu de bancs, mais ouvert aux voitures. Ce sont elles qui peuvent profiter de la fraîcheur des arbres ; les étrangers, non. Les parkings sont privés, il n'y a pas de bancs le long des allées ombragées.

Il n'y a pas non plus grand monde, dans la rue. On est en juillet et tout est calme. Les gens sont partis. Les quelques personnes qui circulent encore sont souvent âgées. Dans leurs déambulations, elles ne vous regardent pas lorsque vous les croisez. La chaleur de cette journée d'été et l'absence de mouvement font que le lieu paraît plus qu'endormi : il est figé. Dans sa grandeur. Dans sa richesse. Dans son appréhension, aussi.

Les fenêtres sont vides. Les rideaux ont été tirés pour protéger les pièces de la chaleur et les meubles du soleil. Les reflets éclatants sur la vitre empêchent de bien en distinguer la couleur. Ils attirent pourtant l'attention sur l'ouverture fermée. La rambarde est chauffée à blanc ; à travers les bruits étouffés de la ville, on l'entend presque grésiller. Mais c'est la moulure qui la souligne qui arrête l'oeil : ses volutes ne cessent de s'enrouler sur elles-mêmes, elles en font trop, elles sont dans l'apparence et tentent désespérément de faire oublier qu'elles ne sont que pierre. Elles se torturent, se contorsionnent et parviennent à mettre en avant leur beauté recherchée ; mais elles sont du même matériau, de la même couleur que les blocs qui leur permettent de s'élever au-dessus des frondaisons.

Parfois, la vigne vierge gagne sur le premier ou le deuxième balcon. Parfois c'est la glycine. Habituellement bien tenue, en ces temps estivaux, elle a loisir de déborder, par endroit, quelque peu sur la marquise. Elle commence même un tantinet à se flétrir, à s'oublier et laisse tomber deux ou trois feuilles. La clôture de fer forgé du petit jardin qui, en bas, les reçoit, a été doublée d'une autre, en simple grillage. Un infranchissable bataillon de bambous a remplacé l'épaisseur traditionnelle des thuyas. Ce qui se passe derrière est invisible.

Sur le côté, au bout d'une étroite allée encombrée de feuilles, une petite porte, cachée un peu en contre-bas et accompagnée d'un écriteau : "porte de service".

mercredi 15 juillet 2009

Sidoine Apollinaire, "Carmen II"

Chose promise, chose due, voici un portrait de barbares chez Sidoine Apollinaire et même de ceux qui sont barbares pour les barbares, j'ai nommé les Huns.

Sidoine Apollinaire est un poète gaulois du Vème siècle après, qui a notamment écrit des panégyriques ( i.e. des discours d'éloge ; mais, rassurez-vous, à côté de celui de Pline le Jeune adressé à Trajan, la brosse à reluire de Sidoine, c'est de la roupie de sansonnet ) pour trois empereurs du milieu de ce siècle, Avitus, Majorien et Anthémius.

Le genre du panégyrique est très codifié : on célèbre la naissance du Grand Homme, sa famille, son éducation, etc. et, bien sûr, ses exploits militaires. Pour ce faire, il faut évidemment présenter l'Ennemi comme absolument terrible, d'où de nombreux portraits de barbares chez Sidoine ( il faut penser qu'on est alors au début des Grandes invasions et que la question des barbares est donc très importante ). Ici, les Huns sont présentés comme la Barbarie à l'Etat Pur.

Le style de Sidoine est placé sous le signe du "pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?" Pour le traducteur, il y a parfois vraiment de quoi devenir chèvre. Imaginez un texte précieux ( i.e. en lien avec ce qu'on appellera plus tard la Préciosité littéraire ), mais en latin ! Ceci dit, une fois qu'on l'a étudié, on se rend compte que cet auteur est intéressant, à mon avis moins pour son style que pour sa manière de reprendre les lieux communs et de les adapter à ses besoins. Là, c'est le portrait de barbares, topique en histoire depuis César.


... Sed omittimus istos
ut populatores : belli magis acta reuoluo.
Quod bellum non parua manus nec carcere fracto
ad gladiaturam tu, Spartace vincte, parasti,
sed Scythicae uaga turba plagae, feritatis abundans,
dira, rapax, uehemens, ipsis quoque gentibus illic
barbara barbaricis, cuius dux Hormidac atque
ciuis erat. Quis tale solum est moresque genusque.

Albus Hyperboreis Tanais qua uallibus actus
Riphaea de caute cadit, iacet axe sub ursae
gens animis membrisque minax : ita sub fronte cauernis
uisus adest oculis absentibus ; acta cerebri
in cameram uix ad refugos lux peruenit orbes,
non tamen et clausos ; nam fornice non spatioso
magna uident spatia, et maioris luminis usum
perspicua in puteis compensant puncta profundis.
Tum, ne per malas excrescat fistula duplex,
obtundit teneras circumdata fascia nares,
ut galeis cedant : sic propter proelia natos
maternus deformat amor, quia tensa genarum
non interiecto fit latio area naso.
Cetera pars est pulchra uiris : stant pectora uasta,
insignes umeri, succinta sub ilibus aluus.
Forma quidem pediti media est, procera sed exstat
si cernas equites ; sic longi saepe putantur
si sedeant. Vix matre carens ut constitit infans,
mox praebet dorsum sonipes ; cognata reare
membra uiris : ita semper equo ceu fixus adhaeret
rector ; cornipedum tergo gens altera fertur,
haec habitat. Teretes arcus et spicula cordi,
terribiles certaeque manus iaculisque ferendae
mortis fixa fides et non peccante sub ictu
edoctus peccare furor.


Mais laissons de côté ces autres barbares en tant qu'ils sont des pillards : j'en reviens plutôt aux hauts faits de la guerre. Cette guerre, ce n'est pas une petite troupe qui l'a préparée, ni toi, Spartacus, qui as été chargé de liens et as brisé ta prison pour prendre la tête de gladiateurs, mais la foule errante de la terre scythe, qui regorge de férocité, cruelle, avide, violente, barbare aussi pour les peuples barbares eux-mêmes qui sont là-bas. Son chef et concitoyen était Hormidac. Voici quels sont son sol, ses moeurs et son peuple.

Là où le blanc Tanaïs est conduit à travers les vallées hyperboréennes et tombe des monts Riphées se trouve, sous le char de l'Ourse, un peuple terrible psychiquement et physiquement : les visages même de leurs enfants ont à ce point une horreur qui leur est propre. Une masse ronde s'élève au sommet de leur tête ; sous leur front, leur regard est présent dans deux cavités, car leurs yeux sont absents ; la lumière, conduite dans la voûte cérébrale, parvient à peine aux globes qui la fuient, mais ne sont cependant pas fermés ; car malgré une étroite ouverture, ils voient de grands espaces et les points visibles dans leurs puits profonds compensent l'usage qu'ils feraient d'un oeil plus grand. Puis, pour que les deux narines ne croissent pas trop sur les joues, un lacet attaché autour de la tête les écrase quand elles sont tendres, pour qu'elles cèdent devant les casques : ainsi, à cause des combats, l'amour de leurs mères déforme les enfants, car la surface plate des joues devient plus large lorsque le nez n'est plus en son milieu. Le reste du corps est beau chez les hommes : ils ont une large poitrine, les membres remarquables, le ventre effacé sous leurs flancs. Ils sont certes de taille moyenne lorsqu'ils sont à pied, mais elle paraît haute si on les voit à cheval : ainsi on les croit souvent grands s'ils sont assis. Quand l'enfant, privé de sa mère, se tient debout, un cheval lui présente son dos ; on croirait que ses membres sont les mêmes que ceux de l'homme : tant le cavalier adhère au cheval, comme s'il y était fixé ; un autre peuple est porté par le dos des chevaux, celui-ci y habite. Les arcs arrondis et les flèches leur sont chers, leurs mains sont terribles et sûres ; ils sont toujours certains de donner la mort avec leurs javelots et leur fureur est instruite à faire le mal d'un coup qui n'est pas mal porté.


( Sidoine Apollinaire, Carmen II dédié à Anthémius, vers 235 à 270 )



Bonus gagnant pour les latinistes : je l'ai dit ailleurs, je le redis ici, je paie un pot de beurre de cacahouètes à celui qui sera capable de me représenter précisément la sandale de Roma Bellatrix qui est décrite un peu plus loin dans le même panégyrique. Voici le texte ; bon courage, mes camarades et moi avons été perplexes toute l'année, ce qui pose problème lorsqu'il faut traduire... :p

Perpetuo stat planta solo, sed fascia primos
sistitur ad digitos, retinacula bina cothurnis
mittit in aduersum uincto de fomite pollex,
quae stringant crepidas et concurrentibus ansis
uinculorum pandas texant per crura catenas.


Ce sont les vers 400 à 404.

lundi 13 juillet 2009

Bonaventure des Périers, "Nouvelles récréations et joyeux devis"

C'était la bonne surprise du programme français d'agrèg' : Bonaventure des Périers, auteur du XVIème siècle qui, entre autres choses, a publié un recueil de nouvelles, genre très à la mode à l'époque ( pensez à l'Heptaméron de Marguerite de Navarre ). J'ai une dent contre la médiévale, mais pas contre le XVIème et je dois dire que je me suis beaucoup amusée à lire cette oeuvre. Voici ma préférée toutes catégories ( j'ai explosé de rire dans le train en la lisant ! ) et je ne suis pas la seule à lui décerner la palme...! Voici donc, avec l'orthographe d'époque, la nouvelle 62 :

Du jeune garson qui se nomma Thoinette, pour estre receu à une religion de nonnains et comment elle fit saulter les lunettes de l'abbesse qui la visitoit toute nue.


Il y avoit un jeune garson de l'age de dixsept à dixhuit ans, lequel estant à un jour de feste entré en un couvent de Religieuses en veid quatre ou cinq qui luy semblerent fort belles : et dont n'y avoit celle pour laquelle il n'eust trop volentiers rompu le jeusne : et les mit si bien en sa fantaisie qu'il y pensoit à toutes heures. Un jour comme il en parloit à quelque bon compaignon de sa cognoissance, ce compaignon luy dit : « Sçais tu que tu feras ? Tu es beau garson, habille toy en fille et te va rendre à l'abbesse : elle te recepvra aisément, tu n'es point congneu en ce pays d'icy. »

Car il estoit garson de mestier et alloit et venoit par pays. Il creut assez facilement ce conseil : se pensant qu'en cela n'avoit aucun danger qu'il n'esvitast bien quand il voudroit. Il s'habille en fille assez povrement et s'advisa de se nommer Thoinette. Dont de par Dieu s'en va au couvent de ces Religieuses, ou elle trouva façon de se faire veoir à l'abbesse qui estoit fort vieille. Et de bonne adventure n'avoit point de chambriere. Thoinette parle à l'abbesse et lui compta assez bien son cas : disant qu'elle estoit une povre orfeline d'un village de là aupres, qu'elle luy nomma. Et en effect parla si humblement que l'abbesse la trouva à son gré : et par manière d'aumosne la voulut retirer, luy disant que pour quelques jours elle estoit contente de la prendre : et que s'elle vouloit estre bonne fille, qu'elle demeuroit là dedans. Thoinette fit bien la sage, et suyvit la bonne femme d'abbesse, à laquelle elle sceut fort bien complaire : et quant et quant se faire aymer à toutes les Religieuses : Et mesme en moins de rien elle apprint à ouvrer de l'aiguille : Car peult estre qu'elle en sçavoit desja quelque chose, dont l'abbesse en fut si contente qu'elle la voulut incontinent faire nonne là dedans. Quant elle eut l'habit ce fut bien ce qu'elle demandoit et commença à s'approcher fort pres de celles qu'elle voyoit les plus belles, et de privauté en privauté, elle fut mise à coucher avec l'une. Elle n'attendit pas la deuxiesme nuict que par honnestes et aymables jeux elle fit congnoistre à sa compagne qu'elle avoit le ventre cornu, luy faisant entendre que c'estoit par miracle : et vouloir de Dieu. Pour abbreger elle mit sa cheville au pertuys de sa compagne et s'en trouverent bien, et l'une et l'autre : laquelle chose en la bonne heure. Il, dy je, Elle, continua assez longuement, et non seulement avec celle la : mais encore avec trois ou quatre des aultres, desquelles elles s'accointa. Et quand une chose est venue à la cognoissance de troys, ou de quatre personnes, il est aisé que la cinquiesme le sache, et puis la sixiesme : de mode qu'entre les nonnes y en ayant quelques unes de belles et les aultres laydes, ausquelles Thoinette ne faisoit pas si grande familiarité qu'aux aultres : avec maintes aultres conjectures, il leur fut facile de penser que je sçay pas quoy. Et y firent tel guet qu'elles le connurent assez certainement : et commencerent à en murmurer si avant, que l'abbesse en fut advertie, non qu'on luy dist que nomément ce fust seur Thoinette. Car elle l'avoit mise là dedans et puis elle l'aymoit fort. Et ne l'eust pas bonnement creu. Mais on luy disoit par parolles couvertes qu'elle ne se fiast pas en l'habit et que toutes celles de leans n'estoyent pas si bonnes qu'elle pensoit bien : et qu'il y en avoit quelqu'une d'entre elles qui faisoit deshonneur à la Religion : et qui gastoit les Religieuses. Mais quand elle demandoit qui c'estoit et que c'estoit, elles respondoyent que s'elle les vouloit faire despouiller , elle le congnoistroit. L'abbesse esbahie de ceste nouvelles, en voulut sçavoir la verité au premier jour, et pour ce faire, fit venir toutes les Religieuses en chapitre. Seur Thoinette estant advertie par ses mieulx aymées de l'intention de l'abbesse, qui estoit de les visiter toutes nues : attache par derrière sa cheville par le bout avec un filet qu'elle tira par derriere : et accoustre si bien son petit cas qu'elle sembloit avoir le ventre fendu comme les aultres, à qui n'y eust regardé de bien pres : Se pensant que l'abbesse, qui ne voyoit pas la longueur de son nez ne le sçauroit jamais congnoistre. Les nonnes comparurent toutes. L'abbesse leur fit sa remonstrance, et dit pourquoy elle les avoit assemblées : et leur commanda qu'elles eussent à se despouiller toutes nues. Elle prend ses lunettes pour faire sa revue, et en les visitant les unes apres les autres, il vint au reng de seur Thoinette, laquelle voyant ces nonnes toutes nues, fraisches, blanches, refaictes, rebondies, elle ne peut estre maistresse de ceste cheville qu'il ne se fist mauvais jeu. Car sus le poinct que l'abbesse avoit les yeux le plus pres, la corde vint rompre : et en desbandant tout à coup la cheville vint repousser contre les lunettes de l'abbesse, et les fit saulter à deux grandz pas loing. Dont la povre abbesse fut si surprise qu'elle s'ecria, «Jesu Maria : ah Sans faulte dit elle, et est ce vous ? Mais qui l'eust jamais cuidé estre ainsi, que vous m'avez abusée ? »

Toutesfois, qui eust elle faict ? sinon qu'il fallut y remedier par patience, car elle n'eust pas voulu scandalizer la religion. Seur Thoinette eut congé de s'en aller, avec la promesse de sauver l'honneur des filles Religieuses.

dimanche 12 juillet 2009

"Feeling good"

Parce que ça fait longtemps que je n'ai pas mis de musique par ici, un petit standard.



Feeling good




Découvrez Nina Simone!




Birds flying high
You know how I feel
Sun in the sky
You know how I feel
Breeze driftin' on by
You know how I feel
It's a new dawn
It's a new day
It's a new life
For me
And I'm feeling good

Fish in the sea
You know how I feel
River running free
You know how I feel
Blossom on the tree
You know how I feel
It's a new dawn
It's a new day
It's a new life
For me
And I'm feeling good

Dragonfly out in the sun
You know what I mean, don't you know
Butterflies all havin' fun
You know what I mean
Sleep in peace when the day is done,
What's what I mean
And this old world is a new world
And a bold world
For me

Stars when you shine
You know how I feel
Scent of the pine
You know how I feel
Yeah freedom is mine
And I know how I feel
It's a new dawn
It's a new day
It's a new life
For me

And I'm feeling good

lundi 6 juillet 2009

Aristophane, "Les Nuées"

Autre texte intéressant que j'ai dû retraduire et qui, je dois l'avouer, m'amuse beaucoup plus que la Théogonie : Les Nuées d'Aristophane. Aristophane est un auteur de comédies athénien de la fin du Vème siècle avant Jésus-Christ. Pour le dire en un mot, il est tout simplement éblouissant. Tout d'abord, il est très drôle, avec un humour assez souvent en bas de la ceinture , mais qui marche à tous les coups. Mais surtout, il fait preuve d'une invention verbale absolument géniale ( qui cause d'ailleurs de sacrées migraines à ses traducteurs ). Ses pièces sont également en prise directe avec l'actualité de l'époque, ce qui fait que c'est souvent grâce à lui que nous avons une petite idée d'à quoi ressemblait le quotidien d'un Athénien aux alentours de 420 et quels étaient les débats et les idées en vogue à ce moment-là. Il écrivait en effet en pleine guerre du Péloponnèse ( durant laquelle les Athéniens et les Spartiates se sont affrontés grosso modo de 431 à 404 ) et se trouvait être un fervent partisan de la paix, ce qui fait qu'il n'hésitait pas à vilipender les va-t-en-guerre de toutes sortes, avec une liberté de ton qu'on a du mal à retrouver de nos jours.

Pour une fois, Les Nuées ne se font pas l'apôtre de la paix, comme les deux premières pièces du comique athénien, Les Acharniens et Les Cavaliers, mais traitent des nouvelles idées en vogue à Athènes sur l'éducation, en particulier de l'enseignement des sophistes. Pour résumer assez grossièrement, les sophistes étaient des professeurs itinérants qui, moyennant finances, proposaient d'enseigner aux jeunes gens l'art oratoire. Un de leurs principaux arguments publicitaires étaient : "grâce à nous, vous pourrez soutenir une chose et son contraire... et vaincre dans l'un comme dans l'autre cas". C'est pour cette raison que Platon leur reproche de faire de tout cela un jeu et de ne se soucier en rien de la vérité, contrairement au vrai philosophe. Dans la pratique, on sait aujourd'hui que les sophistes avaient aussi une pensée propre et qu'ils ne se contentaient pas de faire les marioles en tenant des discours creux et amoraux.

Evidemment, je ne fais ici que résumer très grossièrement la question : si jamais un spécialiste se perd suffisamment pour tomber ici, je précise que je suis tout à fait consciente que c'est beaucoup plus subtile que cela. Ceci dit, si ça intéresse quelqu'un ( on ne sait jamais ), dites-le-moi, je peux développer.

L'intrigue des Nuées est assez simple : Strepsiade, un paysan athénien, est griblé de dettes parce que son fils, Phidippide, est un fan d'équitation, au point de même passer ses nuits à en rêver. Or Strepsiade a entendu parler de l'enseignement d'un certain Socrate ( qu'Aristophane met allègrement plus ou moins dans le même sac que les sophistes ), qui permet de gagner à tous les coups en justice, ce qui l'intéresse d'autant plus que ses créanciers menacent maintenant de porter l'affaire au tribunal. Il essaie d'abord en vain de convaincre son fils d'entrer à l'école des sophistes ( appelée "le Pensoir" ), puis décide d'y aller lui-même. Le passage que je vous présente se situe juste au moment où Socrate fait sa première entrée en scène, assis dans une corbeille suspendue qui descend doucement jusqu'au sol ; Strepsiade était en train de discuter avec un disciple, sur le pas de la porte du Pensoir. Je n'ai malheureusement pas réussi à conserver la répartition typographique des vers entre les différentes répliques, je vous la signale par des "\".


ΜΑ : Αὐτός.

ΣΤ : Τίς αὐτός ;

ΜΑ : Σωκράτης.

ΣΤ : Ὦ Σώκρατης... \ Ἴθι οὗτος, ἀναβόησον αὐτόν μοι μέγα \

ΜΑ : Αὐτὸς μὲν οὖν σὺ κάλεσον * οὐ γάρ μοι σχολή. \


ΣΤ : Ὦ Σώκρατης, \ ὦ Σωκρατίδιον...

ΣΩ : Τί με καλεῖς, ὦφήμερε ; \

ΣΤ : Πρῶτον μὲν ὅ τι δρᾶς, ἀντιβολῶ, κάτειπέ μοι. \

ΣΩ : Ἀεροβατῶ καὶ περιφρονῶ τὸν ἥλιον. \

ΣΤ : Ἔπειτ' ἀπὸ ταρροῦ τοὺς θεοὺς ὑπερφρονεῖς, \ ἀλλ' οὐκ ἀπὸ τῆς γῆς, εἴπερ ;

ΣΩ : Οὐ γὰρ ἄν ποτε \ ἐξηῦρον ὀρθῶς τὰ μετέωρα πράγματα, \ εἰ μὴ κρεμάσας τὸ νὀημα καὶ τὴν φροντίδα \ λεπτὴν καταμείξας εἰς τὸν ὅμοιον ἀέρα. \ Εἰ δ' ὤν χαμαὶ τἄνω κάτωθεν ἐσκόπουν, \ οὐκ ἄν ποτ' ηὗρον * οὐ γὰρ ἀλλ' ἡ γῆ βίᾳ \ ἕλκει πρὸς αὑτὴν τὴν ἰκμάδα τῆς φροντίδος. \ Πάσχει δὲ ταὐτὸ τοῦτο καὶ τὰ κάρδαμα. \

ΣΤ : Τί φῆς ; \ Ἠ φορντὶς ἕλκει τὴν ἰκμαδ' εἰς τὰ κάρδαμα ;



Disciple : C'est Lui !

Strepsiade : Qui, "Lui" ?

Disciple : Socrate !

Strepsiade : Socrate...! Va, toi, appelle-le-moi à grands cris.

Disciple : Appelle-le donc toi même, car je n'ai pas le temps.


Strepsiade : Socrate ! Mon Socratinou !

Socrate : Pourquoi m'appelles-tu, créature d'un jour ?

Strepsiade : Tout d'abord, ce que tu fais, je t'en prie, explique-le-moi.

Socrate : Je marche dans les airs et j'observe de tous côtés le soleil.

Strepsiade : Alors tu regardes de haut les dieux depuis une claie, mais pas depuis la terre, au moins.

Socrate : C'est que je n'aurais jamais découvert correctement les choses célestes, sauf avoir suspendu mon esprit et bien mêlé ma pensée, devenue subtile, dans l'air semblable. Tandis que, si j'étais à terre et que j'avais observé d'en bas ce qui est en haut, je n'aurais jamais trouvé. Non, en effet, mais la terre, par force, attire à elle la sève de la pensée. Ce même phénomène arrive aussi au cresson.

Strepsiade : Qu'est-ce que tu dis ? La pensée attire la sève vers le cresson ?


C'est court, je sais, mais j'ai encore un oral demain ( le grec sur programme, précisément ) et les scènes d'Aristophane sont tellement difficiles à couper que c'est soit ça, soit trois ou quatre pages, et la latiniste que je suis tape très lentement le grec. Si vous en voulez plus, allez voir dans le bouquin !

dimanche 5 juillet 2009

Les derniers des Mohicans et le "style français"

Puisque je suis pleine d'énergie négative et qu'il faut bien que je me défoule sur quelqu'un, c'est l'Académie qui va prendre. Après tout, on est ridicule ou on ne l'est pas et, dans mon cas, j'assume. C'est mal de s'en prendre à des vieillards, je sais, mais outre que "libre aux nouveaux d'exécrer les ancêtres : on est chez soi et on a le temps", ce n'est pas leur âge que je leur reproche, mais leur manière d'écrire.

Car les académiciens écrivent, certes, mais, franchement, pour ce qu'ils écrivent, était-il vraiment besoin de leur mettre sur le dos un habit ridicule ( mais délicieusement folklorique, il est vrai ) et de les monter autant en épingle ?

De fait, les académiciens écrivent à l'image de leur dictionnaire : ils sont chargés de conserver la pureté de la langue française ? leur écriture est, de même, un pur archétype du "style français", voire pire : "de l'esprit français".

Qu'est-ce que l' "esprit français" ? Eh bien, c'est simple : l' "esprit français", c'est ce petit quelque chose de teeeellement spiritueeeel, ces descriptions léchées qui font faux Saint-Simon, ces phrases si polies et repolies qu'elles en perdent tout naturel et deviennent tout ce qu'il y a de plus artificiel : en bref, qui sonnent faux.

Les écrivains de l'Académie n'écrivent pas pour écrire, ils n'écrivent pas pour saisir la vie, pour exprimer par leurs mots quelque chose d'essentiel et de désespérément indéfinissable ; ils écrivent pour ressembler à un standard, à un moule : celui du style français. C'est d'ailleurs pour cela qu'ils sont entrés à l'Académie : ils correspondaient parfaitement au moule et, comme les médiocres ridicules cherchent toujours à rester entre eux et n'admettent donc que leurs pareils pour ne pas risquer de se remettre en question, ils correspondront toujours au moule.

Voilà ce que je me disais il y a quelques mois, en lisant L'Irrégulière d'Edmonde Charles-Roux. Pardon : Edmonde Charles-Roux de l'Académie Goncourt. Oui, je sais, l'Académie et l'Académie Goncourt ne sont pas la même chose, mais, au fond, le diagnostic est le même ( un de mes profs disait très méchamment, mais assez justement : "A part Proust, pouvez-vous me citer un roman "distingué" par le Goncourt dont on parle encore aujourd'hui ?" ).

Je lisais donc L'Irrégulière, parce que j'avais vu Coco avant Chanel et que cela m'avait donné envie de jeter un coup d'oeil au roman dont il était l'adaptation. Au début, je me suis dit "pas si mauvais", mais quelque chose me gênait, puis j'ai commencé à avoir une légère indigestion de "style français" ( je dis "légère", parce que j'ai quand même fini le bouquin ; d'un autre côté, j'ai aussi fini Dan Brown pour faire plaisir à ma mère et à mon frère et je m'en servirais à peine dans mes toilettes, alors... ). J'ai failli écrire "trop de bien écrire tue le bien écrire", mais en réalité, ce n'est pas exactement ce que je veux dire ; "trop d'imitation du bien écrire tue l'écrire". Ce n'est pas un infâme brouillon, comme Dan Brown, mais c'est si artificiel et conforme que cela n'apporte pas grand chose à la littérature.

Je vais vous donner un exemple, pour, comme dirait Isocrate, "ne pas sembler faire le plus facile, critiquer ce qu'ont dit les autres" sans rien démontrer du tout. Je vais vous citer le tout début du prologue, décrivant les Cévennes, terre d'origine de la famille de Gabrielle Chanel.

C'est au sud de la France une terre jamais conquise. Effleurée seulement.
Il ne fait guère de doute qu'Hannibal lui-même... A la tête de ses éléphants et de ses Carthaginois, il opta pour un détour plutôt que d'attaquer de front la terre cévenole, cette barrière granitique, arc-boutée en travers de sa route comme un chat en colère.
Vint le temps des Césars. On se laissa romaniser, mais de loin. Et se manifesta aussi, en dépit des maigres ressources locales, un indéniable génie du commerce. C'est ainsi que le fromage des Gabales fit les délices des tables romaines. Voilà qui vaut d'être noté. Le meilleur du tempérament cévenol est là, dans cette force à fermer son coeur à la difficulté, à la pauvreté.
Quand se disloqua l'Empire, on vit le sac de Rome par les Barbares. Mais les mêmes Barbares vinrent battre au pied des Cévennes sans les submerger... Comme si les gens de guerre redoutaient instinctivement une région qu'ils pressentaient plus ouverte aux idées qu'aux hommes. Et deux siècles plus tard, toujours à l'ombre serrée des forêts, toujours au couvert des grottes, les montagnards du Gévaudan, les pasteurs de Villefort dominaient encore, et de très haut, les vallées étroites où glissait l'ombre cruelle des chevaliers de l'Islam. Les Arabes... Eux aussi renoncèrent.
Ainsi rien, ni les Sarrasins, ni les Anglais du Prince Noir, ni la peste, rien vraiment au cours des siècles ne troubla ces solitudes, hormis quelques pillards et les loups.
Tel est le génie d'une région si isolée du monde que s'y sont perpétués jusqu'à nos jours les caractères physiques de ses premiers occupants. Telles sont les origines de l'énigme fondamentale que pose un certain type féminin, une certaine beauté... C'est à la chevelure sombre des tribus venues d'Asie Mineure, aux cheveux drus et noirs des Gabales que les paysanes cévenoles doivent leurs airs de prophétesses. Et le port de tête qu'ont certaines femmes, là-bas... Et cette démarche à ne pas toucher terre...

Non, non, tout cela n'a pas été écrit dans les années 1880 ou 1930, mais bel et bien en 1974. Ah là là, le "génie français"... Vous remarquerez tout d'abord le thème général, celui de la terre, pour ne pas dire du terroir. C'est si subtilement énoncé qu'on pourrait presque avoir "nos ancêtres les Gaulois" : les cévenols sont d'une race ancienne, à part, que Tous les Peuples ont Craint, Carthaginois, Romains, Barbares, Sarrasins, Anglais... Manquent plus que les Prussiens et le tableau serait complet.

Vous noterez d'ailleurs la métaphore sousjacente des "vagues de l'Histoire" : "battre au pied des Cévennes sans les submerger" Et aussi "l'ombre cruelle des chevaliers de l'Islam" : tadaaa ! que d'effets ! que de points de suspension pour laisser planer le doute, susciter le rêve...! On sent son petit Gradus par derrière : "les points de suspension laissent l'énoncé en suspens, permettent de donner la possibilité au lecteur de rêver à son aise, suggèrent, évoquent plus qu'ils ne décrivent". Et là, du point de suspension, on en a ! Mes préférés, ce sont les premiers : "On dit qu'Hannibal lui-même..." Hannibal lui-même quoi ? N'a pas vu la nécessité de se coltiner ces montagnes quand il pouvait passer par l'étroite plaine entre les Cévennes et la Méditerranée ( car il y a un espace entre ces montagnes et la mer : je me demande où elle a vu les Cévennes lui barrer la route ) pour atteindre son seul et unique objectif, l'Italie ? C'est tout à fait sensé, d'autant qu'il savait qu'il ne pourrait couper aux Alpes !

En même temps, on vous décrit un "Cévenol éternel", pardon, le "tempérament cévenol" : il est farouche, on l'aura compris et l'insistance sur le milieu sauvage où il vit ( admirez l'allusion à la Bête du Gévaudan ! ) est, là encore, tout ce qu'il y a de plus légère ( "à l'ombre serrée des forêts", "au couvert des grottes" : c'est limite si elle ne nous le décrit pas vêtu de peaux de bête ; on dirait les descriptions des barbares chez Sidoine Apollinaire ! Je vous en donnerai si vous êtes sages ). Pis en plus on nous dit qu'ils sont consanguins...!

D'où le malaise : "Ciel ! je me suis laissée allée à décrire des Anciens Gaulois vivant comme des sauvages en autarcie quasi totale, comment vais-je m'en sortir pour que cela retombe positivement sur mon héroïne ?" C'est simple : en énonçant des paradoxes. C'est ainsi qu'on tombe sur "une région qu'ils pressentaient plus ouverte aux idées qu'aux hommes" : hum... comment une région peut-elle être ouverte aux idées si elle ne l'est pas aux hommes ? Mais, bon, c'est vrai qu'il faut suggérer que les idées de la Révolution ont aussi pénétré jusque là : on n'est pas resté si arriéré, quand même. Idem avec l' "indéniable génie du commerce" : si ce n'est pas complètement refait, de manière téléologique, pour expliquer le sens des affaires de Chanel, je veux bien me faire nonne, tiens. Du coup, on en arrive à l' "énigme fondamentale que pose un certain type féminin, une certaine beauté..." : ça, c'est du lourd ; je vous avoue que cette Enigme m'empêche de dormir la nuit.

Voilà pour l' "esprit français". Et le "style français" ? C'est une caricature de ce qu'on peut vous apprendre à l'école. Exemple : quiconque a eu un jour la joie de faire du thème latin a appris, pour son plus grand bonheur, que le français ne coordonne pas systématiquement ses phrases les unes aux autres ( contrairement à nos ancêtres les Romains ) ; il laisse à l'interlocuteur le soin de deviner le lien logique entre les phrases, en fonction du contexte ; on appelle ça l'asyndète. Ici, c'est presque systématique. S'y ajoutent de gros effets pour passer à un niveau de langue soutenu : multiplication des inversions du sujet, parfois ad nauseam ; on se laissa romaniser, à la limite du paternalisme : "alors ? on est content de sa sucette ? on en veut une autre ?" ; rythme ternaire, nécessairement ternaire ; grosses répétitions en anaphore ( aaaah... cette description des paysanes cévenoles ! pour un peu, on avait la tribu prophétique de Baudelaire ! ).

Bref, tout cela a autant de rapports avec la littérature que le Salon en avait avec la peinture. Oui, oui, c'est vrai, on ne tire pas sur une ambulance. Et puis c'est très vilain de s'en prendre à une vieille dame. Mais, voyez-vous, quand on écrit comme ça, on n'a qu'à ne pas se donner tant d'importance, parce que, franchement, quelle vanité ! Vanitas vanitatum et omnia vanitas ! "Mais Hugo, par exemple ! Hugo a fait partie de l'Académie !" Oui, il y a eu des exceptions et les romantiques ont notamment beaucoup cherché la reconnaissance institutionnelle. Mais alors que le Salon a perdu toute crédibilité et fini par disparaître, pourquoi continuer de faire reluire les épées de ceux-là à petits coups de langue bien appliqués ?

Pour vous donner une idée de ce que c'est qu'écrire, voici un extrait des Mémoires d'outre-tombe, de Chateaubriand ( livre III, chapitre 10 ), description des environs du château de Combourg en automne. C'est malheureux à dire, mais il n'y a quand même pas comparaison.

Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi : le temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole les habitants des campagnes : on se sent mieux à l'abri des hommes.
Un caractère moral s'attache aux scènes d'automne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s'affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées.
Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des corneilles dans la prairie de l'étang et leur perchée à l'entrée de la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir était une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries, j'entrais en pleine possession des sympathies de ma nature. Rencontrais-je quelque laboureur au bout d'un guérêt ? je m'arrêtais pour regarder cet homme germé à l'ombre des épis parmi lesquels il devait être moissonné, et qui retournant la terre de sa tombe avec le soc de sa charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies glacées de l'automne : le sillon qu'il creusait était le monument destiné à lui survivre. Que faisait à cela mon élégante démone ? Par sa magie, elle me transportait au bord du Nil, me montrait la pyramide égyptienne noyée sous le sable, comme un jour le sillon armoricain cachée sous la bruyère : je m'applaudissais d'avoir placé les fables de ma félicité hors des réalités humaines.
Le soir, je m'embarquais sur l'étang, conduisant seul mon bateau, au milieu des joncs et des larges feuilles flottantes des nénuphars. Là, se réunissaient les hirondelles prêtes à quitter nos climats. Je ne perdais pas un seul de leurs gazouillis : Tavernier enfant était moins attentif au récit d'un voyageur. Elles se jouaient sur l'eau au tomber du soleil, poursuivaient les insectes, s'élançaient ensemble dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids courbait à peine, et qu'elles remplissaient de leur ramage confus.

Voilà la différence entre écrire pour exprimer quelque chose de la vie et écrire pour imiter une norme littéraire.