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samedi 19 septembre 2009

Les Beaux Quartiers

Et voici la nouvelle promise mi-juillet. Je pensais la mettre très vite en ligne, puis je l'ai trouvée trop statique et finalement non.



Les beaux quartiers



Ce sont de belles maisons. Les murs se dressent, fiers, droits, en calcaire crème. Ils se ressemblent tous, plus ou moins : quatre ou cinq étages, moulures, balcons, rambardes en fer forgé. Ce ne sont que des pierres, comme celles de tous les autres immeubles haussmanniens, mais ces pierres-là ont quelque chose de différent, de particulier : les autres soutiennent, se tiennent et servent d'encadrement aux deux côtés de la rue ; celles-là pèsent, posent, appuient de tout leur poids sur la terre qui leur sert de sous-bassement et cherchent à montrer leur possession. Elles en imposent au passant, pris entre une certaine admiration devant leur élégance et l'impression d'écrasement que produit leur hauteur.

Leur surface blanc-jaune fascine : elle est lisse, sans défaut et, dans la lumière crue du midi, elle renvoie une clarté presque aveuglante qui fait mal aux yeux. Par contraste, l'ombre dispensée par les arbres de l'avenue paraît plus bleue, plus verte, plus sombre. Lorsqu'on s'est avancé en plein soleil pour examiner de plus près ces façades clarissimes, le pas en arrière qui permet de retrouver la protection des feuillages fait l'effet d'une chute dans l'obscurité : pendant un instant, les yeux ne voient plus rien, la forteresse danse en taches brillantes, puis disparaît et ne reste plus que la contre-allée, comme elle est. Au bout de l'avenue Henri-Martin, on aperçoit, à travers une trouée dans les feuillages, d'autres maisons, perdues dans la verdure. On ne se croirait presque pas à Paris

Il n'y a pas de bancs. C'est étonnant, un quartier aussi vert, aussi tranquille, avec des trottoirs aussi vastes, sans bancs. Le passant n'a pas le choix : il a le droit de passer, mais pas la permission de stationner ; le stationnement est réservé aux voitures. C'est étonnant, un quartier comme celui-là, aussi dépourvu de bancs, mais ouvert aux voitures. Ce sont elles qui peuvent profiter de la fraîcheur des arbres ; les étrangers, non. Les parkings sont privés, il n'y a pas de bancs le long des allées ombragées.

Il n'y a pas non plus grand monde, dans la rue. On est en juillet et tout est calme. Les gens sont partis. Les quelques personnes qui circulent encore sont souvent âgées. Dans leurs déambulations, elles ne vous regardent pas lorsque vous les croisez. La chaleur de cette journée d'été et l'absence de mouvement font que le lieu paraît plus qu'endormi : il est figé. Dans sa grandeur. Dans sa richesse. Dans son appréhension, aussi.

Les fenêtres sont vides. Les rideaux ont été tirés pour protéger les pièces de la chaleur et les meubles du soleil. Les reflets éclatants sur la vitre empêchent de bien en distinguer la couleur. Ils attirent pourtant l'attention sur l'ouverture fermée. La rambarde est chauffée à blanc ; à travers les bruits étouffés de la ville, on l'entend presque grésiller. Mais c'est la moulure qui la souligne qui arrête l'oeil : ses volutes ne cessent de s'enrouler sur elles-mêmes, elles en font trop, elles sont dans l'apparence et tentent désespérément de faire oublier qu'elles ne sont que pierre. Elles se torturent, se contorsionnent et parviennent à mettre en avant leur beauté recherchée ; mais elles sont du même matériau, de la même couleur que les blocs qui leur permettent de s'élever au-dessus des frondaisons.

Parfois, la vigne vierge gagne sur le premier ou le deuxième balcon. Parfois c'est la glycine. Habituellement bien tenue, en ces temps estivaux, elle a loisir de déborder, par endroit, quelque peu sur la marquise. Elle commence même un tantinet à se flétrir, à s'oublier et laisse tomber deux ou trois feuilles. La clôture de fer forgé du petit jardin qui, en bas, les reçoit, a été doublée d'une autre, en simple grillage. Un infranchissable bataillon de bambous a remplacé l'épaisseur traditionnelle des thuyas. Ce qui se passe derrière est invisible.

Sur le côté, au bout d'une étroite allée encombrée de feuilles, une petite porte, cachée un peu en contre-bas et accompagnée d'un écriteau : "porte de service".

samedi 31 mai 2008

L'agonie du vieux gréement




Le vieux gréement n’avait pas prévu la tempête. Le temps n’était certes pas au beau fixe lorsqu’il avait appareillé, mais rien n’annonçait que tout allait empirer. Quand il devint évident que les éléments étaient sur le point de se déchaîner, il était déjà entouré d’immensité. Il fit alors mettre toutes ses voiles en panne, fermer toutes ses écoutilles ; chacun se prépara à affronter ce qui devrait être un sacré coup de vent. Mais l’attente dura... Le ciel était noir et lourd ; des nuages monstrueux et énormes étouffèrent le faible soleil du matin. Le vent froid faisait frissonner la mer et liserait d’écume des vagues ni tout à fait inoffensives, ni tout à fait menaçantes. La vie sembla retenir son souffle et s’arrêter... Les marins scrutèrent longuement l’horizon, avec un mélange de peur et d’appréhension, puis finirent par se convaincre que ce n’était pas pour maintenant. Ils arriveraient à destination et trouveraient un abris avant le dernier grand chambardement de la saison. Les voiles recommençaient à se déployer dans le ciel lorsque le vent se leva tout à fait. Les flots se creusèrent. Quelques-uns de ceux qui avaient grimpé aux mâts furent précipités par surprise dans l’océan ; les autres se laissèrent glisser promptement jusqu’au pont. Un poids énorme s’abattit sur les têtes et chacun regagna son poste. Il fallait sauver le navire.

Mais la tempête avait porté le premier coup. Les rafales s’engouffrèrent avec furie dans les huniers. Les voiles se déchirèrent. Le bateau gîta. Les vagues furent près d’atteindre la taille du grand mât. Des tombereaux d’eau déferlèrent sur le pont. Tout y fut balayé. Les cales furent un instant noyées. Des montagnes liquides se dressaient de chaque côté ; devant, derrière ; à perte de vue. S’ils avaient jamais cru en un quelconque dieu, ils auraient vu Neptune qui s’acharnait sur eux. Après un premier mouvement de colère froide, la tempête redoubla. La pluie cingla le gréement et les ensevelit. Le vent hurla ; le bois gémit. Le ciel était si noir qu’il faisait presque nuit. Tous les mâts furent emportés dans un affreux craquement, sauf un, le plus grand, qui résista par on ne savait quel prodige. Il se dressait, fier et droit, au milieu du chaos, comme un défi aux éléments en furie et à tous ces efforts déployés sans pouvoir le briser. Ses lambeaux de voile blancs ressortaient, irréels, sur l’obscurité omniprésente. Un souffle glacé les agitait. La houle faisait trembler le navire. On ne savait plus très bien si c’était la pluie ou les vagues déferlantes qui martelaient le pont. Le monde était violence et mouvement ; le bateau, cris et humidité ; l’air semblait une stèle bien lourde à soulever.

Bientôt, ce ne fut plus du courage, mais de l’obstination qu’il fallut pour rester sur le pont. Pourtant, pas un homme ne songea à déserter son poste. Pas un ne se terra pour attendre la fin, le calme final, l’engloutissement. Ou le salut. Chacun arrimait, souquait, écopait, à sa place malgré le vent, la pluie, la mer, malgré le pont glissant, les cordages traîtres et le bateau qui partait en morceaux. Ils voyaient leurs camarades, qu’ils aimaient, respectaient, connaissaient souvent depuis l’enfance, emportés brusquement par une vague. Mais ils ne bougeaient pas. Ils sentaient la mort omniprésente rôder aux alentours et tourner au-dessus de leurs têtes, parmi les bourrasques. Cependant, ce n’était que pour amortir le choc des vagues qu’ils courbaient l’échine. Tous, ils se battaient pour leur vie, celle du voisin, et trouvaient encore le courage de scruter le ciel et l’horizon, dans l’espoir d’une accalmie ou de cette terre qui se dérobait sans cesse à leurs yeux. Le barreur, tout particulièrement, faisait preuve d’un quasi-héroïsme en restant au gouvernail. C’était un des endroits les plus exposés ; on ne savait comment il n’avait pas déjà été emporté. Le capitaine, avant de disparaître dans la houle, était allé le voir. L’homme avait déclaré que tant que le bateau tenait bon, il devait être là. Lâcher la barre était comme une désertion dans le pire des moments, celui où personne ne pouvait le remplacer. Alors il essuyait rafale sur rafale, vague sur vague. L’eau le transperçait jusqu’aux os et l’empêchait souvent de regarder droit devant lui. Mais il ne bougeait pas. Quand la tempête redoubla de rage, il s’agrippa simplement un peu plus à sa barre.

Et soudain, alors que tout espoir semblait perdu, alors que les hommes ne se démenaient plus pour sauver leurs vies, mais pour repousser l’instant fatal, alors un marin s’écria : "Terre ! terre !" et cette annonce millénaire leur regonfla le coeur. Le bateau remonta lentement le lourd dos liquide, vacilla, et redescendit gravement la pente des flots. Le rideau de pluie devint moins épais, s’écarta, puis retomba de nouveau de tout son poids sur leurs épaules. Les hurlements du vent diminuèrent, se suspendirent, et une fraîche brise se fraya un chemin jusqu’à leurs visages. L’instant d’avant, ils étaient froids, aussi durs que des pierres, tant les gestes mécaniques de la survie les absorbaient ; leurs joues reprirent un semblant de couleur. Une seconde. Rien qu’une seconde. On recommença de s’activer. Car un nouvel espoir, un espoir incroyable les animait tous à présent et les murs d’eau qui s’élevaient puis s’écroulaient sur eux ne leur semblaient plus aussi définitifs. La tombe mouvante devenait un chemin qui les mènerait là où ils devaient aller. On chargea le canon de tempête avec le peu de poudre qui était encore sec et on le fit tirer à la remontée suivante. Rien. On tenta un deuxième essai, tant bien que mal, et on souffla dans la corne de brume. L’attente pesait sur toutes les poitrines ; ils s’usaient les yeux à force de regarder le seul point fixe de leur univers. Mais rien. Tout restait silencieux et leur tournait le dos. A la troisième tentative, la mer emporta tout.

Le bateau se mit alors à tanguer de plus en plus. Le bois craqua horriblement et se brisa juste au niveau de la ligne de flottaison. L’eau entra à flot dans les cales et noya définitivement tout ce qui s’y trouvait. Ceux qui étaient à l’intérieur, à cause du vacarme universel, ne savaient pas ce qui s’était passé. Ils remontèrent sur le pont un grand nombre de marchandises, qu’ils jetèrent à la mer pour alléger le navire. Ils ne virent pas tout de suite que leurs camarades ne faisaient plus mine de se battre. Ce furent les vieux, ceux qui avaient bourlingué dans tous les coins du monde, qui, les premiers, comprirent. Peu à peu, tous cessèrent de s’agiter. Il ne resta bientôt plus qu’un jeune mousse d’à peine seize ans, qui persista à vouloir jeter des ballots en offrande à l’Océan. Un des plus âgés vint lui mettre la main sur l’épaule, sans rien dire, et il s’arrêta, comme les autres, lançant au ciel un regard rageur. Alors un bruit affreux se fit entendre, un cri provenant des profondeurs de la terre, une plainte causée par la douleur la plus vive. Le mât, ce grand et beau mât qui avait vaillamment résisté jusqu’ici, se mit à trembler de tout son long. Il tenta une dernière fois de se tenir droit, mais ne put soutenir plus longtemps la charge des éléments déchaînés. Il fut soudain violemment arraché à la base par un vent dont les hurlements devinrent triomphants. Une vague immense, plus haute que tout ce qu’ils avaient pu affronter auparavant, se dressa au-dessus d’eux ; la brise cessa ; les voiles et les cordages se balancèrent un instant dans le vide. La gigantesque dalle d’eau retomba sur eux.

Lorsqu’ils furent engloutis, le barreur était toujours fermement attaché à son gouvernail.

dimanche 27 avril 2008

La vieille compagne



Une pièce, plongée dans l’obscurité. Seule la clarté de la lune dessine sur le sol la croisée d’une fenêtre dont les carrés se détachent sur la pénombre. Deux sombres silhouettes, l’une recroquevillée sur elle-même, peut-être assise sur un sofa, là-bas, contre le mur, et l’autre debout, raide et droite.

"Elle est là, je vous dis qu’elle est là... Avez-vous bien refermé la porte ? Oui, je la vois parfaitement close. Tant mieux, merci... Elle est ici, j’en suis sûr. Elle peut se cacher partout, dans les moindres interstices. Il lui suffit d’un trou de souris, d’un entrebâillement de porte pour qu’elle s’y glisse. Elle me traque, elle me chasse, elle me suit. Etes-vous sûr d’avoir bien refermé la porte ? Ne voudriez-vous pas aller vérifier ? Je me sentirais beaucoup mieux si vous le faisiez... Non ? Vous ne bougez pas... Tant pis. Tant pis pour moi. Pour vous aussi. Si elle est entrée avec vous, nous n’aurons plus de repos. Peut-être vous épargnera-t-elle comme elle l’a fait avec moi, au début. Vous avez de la chance, après tout ; vous pouvez aller où vous voulez sans qu’elle vous accompagne. Mais pour moi, c’est différent ; elle est toujours là, elle me guette... Elle n’attend qu’un faux pas de ma part pour me sauter dessus. Ce qu’elle aime, c’est me torturer longuement, me faire souffrir pendant des heures jusqu’à ce que je sente mon coeur près de s’arrêter. Alors elle est comme un animal repu : elle se retire lentement, elle en a eu assez pour cette fois… Vous savez, ce n’est pas de ma faute si je la perds de vue. J’essaie pourtant de la fixer, chaque fois plus longtemps. Elle finit toujours par disparaître. Elle se change en ombre et s’évanouit comme dans un écran de fumée. J’en ai parfois mal aux yeux tellement je la fixe du regard, pour ne pas perdre sa trace. Elle sait que je n’ai pas la force de soutenir le sien. Il me change en pierre...
Et les fenêtres, vous avez pensé aux fenêtres ? Je ne dis pas ça pour vous, surtout qu’ici, il n’y en a qu’une. Mais avez-vous pensé aux fenêtres ? Il lui est facile de se glisser par là, aussi facile que pour vous de passer par une porte. Rien ne vaut des volets aux fenêtres et plutôt deux fois qu’une. C’est plein de trous, les fenêtres, plein de vides qui laissent passer l’air. Fermez cette fenêtre, je vous en prie, fermez-la. Je n’aime pas ça, on peut voir l’ombre des nuages qui passent devant la lune. Oh faites-le, par pitié... Rien ne dit que ces ombres ne sont pas elle, elle qui pénètre ici et qui s’approche de moi... Pénètre... Fenêtre... Vous avez vu ? Il n’y a qu’une lettre de différence. C’est par là qu’elle est entrée. Vous le saviez, n’est-ce pas ? C’est pour ça que vous ne bougez toujours pas. Vous savez qu’elle se trouve déjà à l’intérieur, quelque part... Vous êtes courageux, dans un certain sens. Ou plutôt, non : vous êtes fou. Oui, c’est ça, vous êtes fou, fou à lier. Il faut être fou pour rester impassible devant une telle menace. Moi aussi j’ai été fou, mais maintenant je ne le suis plus. Plus du tout, vous pouvez me croire. Je la connais, à présent ; je sais de quoi elle est capable et si vous le saviez vous aussi, vous auriez comme moi le sang qui se glacerait dans vos veines.
Ne croyez pas que je l’aie toujours crainte. Il n’y a rien de plus faux. J’étais jeune, j’étais brave ! Je ne connaissais pas la peur et il n’y avait rien qui puisse m’empêcher de faire ce dont j’avais envie. Regardez ce qu’elle a fait de moi : mes cheveux sont blancs et je suis voûté avant l’heure. Regardez-moi, bon sang ! Ah ça oui, pour une fois, vous obéissez à mes injonctions. Mais m’obéissez-vous vraiment ? Vous ne faites que ça, dans la journée : me regarder, encore et toujours... Vous ne comprenez pas, hein ? C’est pour ça que vous passez votre temps à m’observer, à me scruter. Vous vous demandez ce qui a bien pu m’arriver pour que je devienne comme ça ? Vous feriez mieux de vous méfier ; ça arrive sans crier gare et à ceux qui s’y attendent le moins. Moi, je la voyais frapper les gens tout autour de moi et je me croyais invulnérable. Je bombais le torse, tête haute et marchais droit. C’est sans doute à cause de cela qu’elle a finit par jeter son dévolu sur moi : j’étais une proie de choix, un adversaire à sa mesure... Quelle illusion ! En vérité, j’étais encore plus faible et désarmé que n’importe quel autre. Au début, elle avait un peu de considération pour moi. Elle m’a épié pendant des mois, m’a tourné autour un bon moment, avant de passer à l’action. Elle s’est ensuite approchée de moi, petit à petit, sans faire de bruit. Elle avait dû s’attacher à avoir le vent de face, sinon je l’aurais sentie venir plus tôt et pas au dernier moment, quand il était trop tard. Le plus incroyable, c’est qu’elle ne s’est pas immédiatement jetée sur moi, mais qu’au contraire, elle a cheminé un instant à mes côtés, sans me frapper, le temps que je m’y habitue. Je me croyais fort, je n’avais pas peur ; il était impossible que j’aie peur.
Je vois que mon récit ne vous intéresse pas : vous regardez ailleurs. Je vous l’ai peut-être déjà raconté. Il est vrai que j’explique ce qui m’est arrivé à tous ceux que je rencontre. Pour qu’ils soient sur leurs gardes et qu’ils se méfient. Pour qu’elle ne fasse pas de nouvelles victimes. Que fixez-vous par la fenêtre ? Elle est là ? Elle est là ? Vous l’avez vue ? Elle cherche à se rapprocher ; elle sait que je suis là et elle me veut. Elle a faim et je suis son mets préféré. Mais elle ne viendra sans doute pas tant que vous serez dans cette pièce. Elle n’aime pas les témoins ; elle tourne toujours les choses de manière à ce que le récit même de ses tortures paraisse mièvre et futile. Ah ! Qu’y a-t-il ? Elle rôde, n’est-ce pas ? C’est presque son heure, en effet. Ne partez pas, je vous en supplie. Finalement, c’est peut-être mieux quand vous ne bougez pas. Elle me laisserait sans doute tranquille pour cette nuit. Tenez, je vais continuer à vous raconter mon histoire, pour que vous ne vous ennuyiez pas. Ce n’est pas grave si vous la connaissez déjà. Vous passerez bien ces radotages à mon grand âge...
Elle a donc fini par me tomber dessus. C’était un jour d’été, je m’en souviens très bien. Comme elle choisit pour victimes ceux qui semblent le moins disposés à se laisser faire, elle frappe pour la première fois le jour où, précisément, vous pensiez qu’elle était le moins susceptible de le faire. Je n’ai même pas résisté. C’est idiot n’est-ce pas ? Mais à vrai dire, je ne pouvais ni l’entendre, ni la saisir. Soudain je l’ai sentie venir, arriver tout d’un coup, me secouant de frissons. J’étais incapable de bouger, comme pétrifié sous la violence du choc. La sueur me coulait à grosses gouttes dans le dos ; c’est à peine si je pouvais respirer, tant ma gorge était nouée. Pour un peu, j’en aurais pleuré et je tentais désespérément de me rappeler ce que j’avais fait, lorsque j’étais petit et que je l’avais vaincue. Devant l’affreux vide de ma mémoire, je dus me rendre à l’évidence : je ne l’avais pas vaincue. Je l’avais juste repoussée, circonscrite dans un coin, où elle avait grandi, en attendant patiemment son heure. A présent, elle me fondait dessus, sans pitié, certaine de sa victoire. J’ai bien été obligé de rendre les armes ; que pouvais-je faire contre elle ? Devant les autres, par contre, j’ai eu une certaine réaction de prestance : j’avais tellement l’habitude d’être celui que son courage rend remarquable que je ne voulais pas qu’ils se rendent compte que je n’étais pas différent de n’importe quel passant que l’on croise dans la rue. Ça a sans doute été l’une des plus grandes erreurs de ma vie, car cela lui a permis de me torturer bien plus que si j’avais avoué mon état. Plus je tentais de la dissimuler, plus elle avait d’emprise sur moi. Je devais souffrir en silence, ou pire : en souriant. Je suis bien loin des héros de romans, n’est-ce pas ? Ne me jugez pas ; vous n’avez pas le droit de le faire, vous ne la connaissez pas. Je suis sûr qu’intérieurement, vous riez de moi. Et pourtant vous avez chaque jour sous les yeux le point auquel elle m’a réduit. Je suis tombé plus bas qu’un animal, qu’une bête traquée. Je dois vous dégoûter.
Quel intérêt prenez-vous, à me garder ainsi ? C’est de la fascination malsaine. Je ne sais même plus si vous lui êtes préférable. Vous me dégradez au moins autant qu’elle, en me traitant comme un rat de laboratoire. Vous ne me protégez même pas d’elle... Méfiez-vous ! Quand elle en aura fini avec moi, c’est sur vous qu’elle s’abattra. Elle a des milliers de victimes à sa disposition, mais c’est vous qu’elle choisira, vous, avec votre orgueil et votre suffisance. Vous m’entendez ? Elle vous emportera dans son royaume maudit et vous brûlera à petit feu jusqu’à ce que vous criiez grâce. Mais il n’y aura pas de grâce ; elle ne connaît pas la pitié. Elle ne sait que vous jeter à terre et se repaître de votre terreur. Sous son action, vous passerez de vert à blanc et vous aurez, comme moi, la hantise des portes, des fenêtres, de tous les interstices par lesquels elle pourrait vous atteindre. Et vous aurez beau essayer de mettre entre elle et vous le plus d’espace possible, elle vous retrouvera en un clin d’oeil, parce que l’espace ne peut rien contre elle. Ni l’espace, ni le temps. Même la technique la plus poussée est impuissante. Alors, quand vous aurez épuisé toutes vos ressources, quand vous aurez perdu toutes vos vieilles chimères, sa puissance et les souffrances qu’elle vous infligera seront telles que vous ne pourrez plus dissimuler et votre déchéance s’accélérera. Vous deviendrez comme moi, un homme - mais peut-on encore me donner le nom d’homme ? - sans espoir, sans but, sans vie. Vous errerez, vous cesserez de murmurer, de penser, de sentir. Puis vous ne serez plus qu’un petit tas de chair recroquevillée sur elle-même, un misérable petit tas qui inspirera autant d’horreur que de pitié.
Imbécile que vous êtes ! Imbécile ! Imbécile ! Approchez-vous de moi, afin que vous puissiez voir à quoi vous ressemblerez bientôt ! Je suis votre miroir, votre double, votre futur ! Voyez votre destinée ! Vous n’y échapperez pas ! Il vous sera impossible d’y échapper ! Quoi ? Que faites-vous ? Vous partez ? Non ! Non ! Je vous en prie ! J’ai encore tant de choses à vous dire ! Vous devez m’écouter ! Vous devez m’aider ! Sitôt que vous serez hors de cette pièce, elle s’avancera vers moi, d’un air menaçant, et elle me torturera à nouveau sans fin ! Elle m’arrachera les entrailles ! Elle me crucifiera ! Elle a eu même celui qui a été en croix ! Je vous en prie ! Restez ! Je vous promets que je serai sage, que je serai raisonnable ! Je ferai tout ce que vous me prescrirez ! Je vous obéirai ! Regardez ! Elle est là ! Elle est là ! Ses yeux jaunes brillent dans l’ombre, elle est prête à bondir ! Voyez comme elle se ramasse sur elle-même ! Je vous en prie, restez ! Restez et sauvez-moi ! Vous n’avez pas le droit de m’abandonner comme ça ! C’est contre votre conscience professionnelle, contre le serment que vous avez prononcé ! Vous devez me sauver ! Ça ne relève même plus de vous, mais d’une instance supérieure ! Par pitié ! Non ! Non ! Je vous en prie, docteur ! Délivrez-moi de ma peur ! >>

Mais le praticien s’en alla sans un bruit.

dimanche 4 novembre 2007

Fil rouge

Fil rouge



De brusques aspirations et une odeur d’air qui emplit les poumons, les inonde, les noie. L’air qui passe et repasse, qui entre et sort, rien que de l’air, aspiré comme un ultime recours. D’abord longuement, lentement, puis de plus en plus vite. Il entre et sort. Entre et sort. Respiration de la panique qui commence à se répandre. Très légère senteur saisie au passage. Quelque chose de froid, d’artificiel, de vaguement mentholé. Une odeur synthétique. Après-rasage ou savon. Sueur aussi, montant peu à peu aux narines. Acre, puissante, désagréable. Odeur de bête. Des saucisses grillées qui passent ironiquement par la fenêtre. Chair cuite, barbecue, feu de bois. Elles s’insinuent, se mêlent aux autres, innocentes et pourtant presque coupables. L’air qui entre sort, entre et sort, de plus en plus rapidement, par secousses, et qui finit par noyer tout le reste.

Bruit de deux respirations, l’une très calme, l’autre qui s’affole de plus en plus, devient sifflante et paraît résonner dans ce cruel silence. Le coeur qui bat si fort que ses battements parviennent jusqu’aux oreilles. Basse obstinée au rythme régulier, tempo rapide fragmentant une durée qui, elle, semble s’allonger dans un ralenti indéfini qui se délite petit à petit, horriblement. Puis des bruits sourds, étouffés par le froissement des vêtements ; des bruits mats, pleins, sourds parce qu’ils sont pleins. Craquements presque imperceptibles, aussi affreux que le reste, mais qui n’en sont que la conséquence. Plaintes, gémissements qui n’osent ni s’affirmer et ni s’aventurer loin de ce qui les a émis, par crainte. Et l’absence de paroles qui surplombe le tout, vide immense qui aspire ce qui aurait pu être dit, comme un gouffre.

Chute sur le carrelage, son froid contrastant avec la chaleur du front qui s’y écrase, surface lisse et dure où s’aplatit une joue et qui n’offre aucun refuge. Mains qui cherchent une prise et qui ne peuvent que glisser dessus. Des mains moites, meurtries, recroquevillées, comme le corps qui vient de tomber, et qui cherchent à se protéger, à échapper, mais qui ne font que renouveler sans cesse le contact avec la froideur et la dureté du sol, tandis qu’au-dessus, la peau douce rougit, bleuit et se fend. Chaleur du sang qui tombe goutte à goutte et forme de petits tas poisseux et glissants qui s’étalent doucement. Douleur qui envahit le corps jusqu’à ne plus faire qu’un avec lui, jusqu’à être lui. Le choc qui s’enfonce toujours plus loin, qui brise les obstacles sur sa route, se retire et revient. Une douleur qui vient s’ajouter alors qu’on pensait ne pas pouvoir souffrir plus. Un instant de répit où elle diminue un peu, puis une autre qui vient s’ajouter. Encore et encore et encore.

La bouche qui devient brusquement sèche, la langue qui passe et repasse, en quête d’humidité, qui a du mal à bouger et semble se coller au palais. La salive a préféré s’enfuir, a tout déserté. Puis des remontées de bile, qui, lentement, se fraient un chemin et accentuent la sensation de sécheresse une fois qu’elles se sont retirées. L’estomac qui s’était un instant douloureusement contracté, recroquevillé sur lui-même, paralysé par la peur, et qui à présent n’en finit pas de se retourner. Goût à la fois âcre et acide en bouche, qui ronge de l’intérieur, paraît de jamais devoir disparaître, mais qu’il faut refouler, avaler. Et puis soudain, celui du sang, épais, écoeurant, omniprésent. Il suinte des dents malmenées, coule des lèvres fendues, fait horriblement disparaître une sécheresse presque regrettée et se mêle ensuite à la poussière, après la chute au sol. Les deux se forcent un passage pour s’insinuer dans la gorge et font remonter la bile, de dégoût cette fois-ci.

Enfin, les formes qui prennent une netteté atroce et deviennent floues la seconde d’après. Le monde habituel, rassurant, s’échappe lui aussi, de plus en plus lointain, laisse la place à un univers de cauchemar beaucoup trop réaliste. Ses couleurs éclatantes, aveuglantes, blessent les yeux, se fondent les unes dans les autres, entament une douloureuse ronde. Elles ne sont plus qu’une immense palette indistincte où rien n’a d’existence propre, puis rapetissent jusqu’à ce que le noir domine. De brefs passages d’obscurité suffisant à désorienter, à détruire le peu de solidité qui restait. Des passages qui deviennent de plus en plus fréquents, mais pas assez pour atténuer le choc d’un monde qui revient à la charge et rappelle la réalité. Les yeux qui errent, qui regardent partout sauf devant eux, un peu comme au début, mais sans aucun espoir. L’espoir est parti avec les rassurantes habitudes. Car quand les pupilles fixent à nouveau le futur immédiat, elles ne voient aucun secours, mais toujours ces coups qui seront niés ou passeront pour de l’ « amour ».

jeudi 1 novembre 2007

Rideau


Rideau




Ophélie s’approcha jusqu’à l’endroit où la terre s’enfonçait sous l’eau. Les premières vaguelettes lui léchèrent les orteils. Elle attendit. Cet arrêt ne marquait pas une hésitation. C’était plutôt la dernière inspiration d’un plongeur qui va tenter de battre un record d’apnée. Elle savait que si elle ne bougeait pas, la mer la prendrait. Pour que ce soit une rencontre mutuelle, il fallait qu’elles aillent l’une vers l’autre. Ophélie fit un pas ; la mer caressa ses chevilles.


Le ciel était gris et semblait écraser la terre de tout son poids, comme dans un poème de Baudelaire. Des oiseaux noirs tournoyaient dans le ciel en poussant des cris stridents. Derrière elle se dressait la falaise, sombre et dure. Le vent charriait une odeur d’algues en décomposition. Un goût de sel persistait sur ses lèvres. Sous la plante de ses pieds, elle pouvait sentir le sable aller et venir. L’eau montait ; Ophélie avança encore un peu ; elle atteignit ses genoux.


Les cris des oiseaux disparurent brusquement sous le grondement du ressac s’attaquant aux rochers. Le vent changea de direction et l’odeur des algues fut remplacée par l’iode marin. La brise froide faisait voleter ses cheveux noirs. Au loin, elle pouvait voir des moutons blancs se former sur la crête des vagues. Sa conscience s’éparpilla aux quatre coins du globe. Ophélie laissa l’eau lui monter jusqu’à la taille.


Sa robe flottait autour d’elle, seule tache blanche dans un monde de grisaille, se gonflant sur l’eau comme une crinoline. Le vent battait cette voile inutile, marquant chaque vague d’un coup de cymbale étouffé. La marée continuait son inexorable travail de conquérante. Ophélie fit un pas de plus ; les bras de la mer lui encerclaient les épaules et elle pouvait sentir le grand froid monter en elle, comme Socrate avait dû sentir la mort monter jusqu’à son coeur après avoir bu la ciguë.


Le bruit du ressac enfla, s’insinua dans sa tête jusqu’à en occuper tout l’espace. Son esprit n’était plus qu’un long, immense et infini grondement, son corps, une vibration qui suivait la pulsation sourde de la mer. Elle commença à se balancer doucement, comme pour en mieux suivre l’harmonie monotone. La mer appuya ses caresses, remonta lentement, effleura son cou. Le bruit devint insoutenable ; Ophélie avança et perdit définitivement pied.


Elle entra dans un monde de silence, se replia sur elle-même en position foetale. La mer la berçait doucement. Sa robe se déploya à la manière d’une méduse, gracieuse et fragile à la fois. Ses cheveux ondulaient doucement à côté d’elle, lui caressant parfois les joues au gré des courants marins. Ophélie se mit au diapason avec le calme qui régnait ici et prit une profonde inspiration. Son âme enfin vide se détacha du corps et se dissolut tout à fait.


Dehors, le ciel pleurait.