Des lettres, des lettres, des lettres. De la littérature, celle des autres, la mienne ( si tant est qu'elle en soit ). De la musique. Des réflexions qui n'intéressent personne. Un peu de tout, quoi.
jeudi 30 mai 2013
Thomas
jeudi 28 janvier 2010
Silence
samedi 19 septembre 2009
Les Beaux Quartiers
Ce sont de belles maisons. Les murs se dressent, fiers, droits, en calcaire crème. Ils se ressemblent tous, plus ou moins : quatre ou cinq étages, moulures, balcons, rambardes en fer forgé. Ce ne sont que des pierres, comme celles de tous les autres immeubles haussmanniens, mais ces pierres-là ont quelque chose de différent, de particulier : les autres soutiennent, se tiennent et servent d'encadrement aux deux côtés de la rue ; celles-là pèsent, posent, appuient de tout leur poids sur la terre qui leur sert de sous-bassement et cherchent à montrer leur possession. Elles en imposent au passant, pris entre une certaine admiration devant leur élégance et l'impression d'écrasement que produit leur hauteur.
Leur surface blanc-jaune fascine : elle est lisse, sans défaut et, dans la lumière crue du midi, elle renvoie une clarté presque aveuglante qui fait mal aux yeux. Par contraste, l'ombre dispensée par les arbres de l'avenue paraît plus bleue, plus verte, plus sombre. Lorsqu'on s'est avancé en plein soleil pour examiner de plus près ces façades clarissimes, le pas en arrière qui permet de retrouver la protection des feuillages fait l'effet d'une chute dans l'obscurité : pendant un instant, les yeux ne voient plus rien, la forteresse danse en taches brillantes, puis disparaît et ne reste plus que la contre-allée, comme elle est. Au bout de l'avenue Henri-Martin, on aperçoit, à travers une trouée dans les feuillages, d'autres maisons, perdues dans la verdure. On ne se croirait presque pas à Paris
Il n'y a pas de bancs. C'est étonnant, un quartier aussi vert, aussi tranquille, avec des trottoirs aussi vastes, sans bancs. Le passant n'a pas le choix : il a le droit de passer, mais pas la permission de stationner ; le stationnement est réservé aux voitures. C'est étonnant, un quartier comme celui-là, aussi dépourvu de bancs, mais ouvert aux voitures. Ce sont elles qui peuvent profiter de la fraîcheur des arbres ; les étrangers, non. Les parkings sont privés, il n'y a pas de bancs le long des allées ombragées.
Il n'y a pas non plus grand monde, dans la rue. On est en juillet et tout est calme. Les gens sont partis. Les quelques personnes qui circulent encore sont souvent âgées. Dans leurs déambulations, elles ne vous regardent pas lorsque vous les croisez. La chaleur de cette journée d'été et l'absence de mouvement font que le lieu paraît plus qu'endormi : il est figé. Dans sa grandeur. Dans sa richesse. Dans son appréhension, aussi.
Les fenêtres sont vides. Les rideaux ont été tirés pour protéger les pièces de la chaleur et les meubles du soleil. Les reflets éclatants sur la vitre empêchent de bien en distinguer la couleur. Ils attirent pourtant l'attention sur l'ouverture fermée. La rambarde est chauffée à blanc ; à travers les bruits étouffés de la ville, on l'entend presque grésiller. Mais c'est la moulure qui la souligne qui arrête l'oeil : ses volutes ne cessent de s'enrouler sur elles-mêmes, elles en font trop, elles sont dans l'apparence et tentent désespérément de faire oublier qu'elles ne sont que pierre. Elles se torturent, se contorsionnent et parviennent à mettre en avant leur beauté recherchée ; mais elles sont du même matériau, de la même couleur que les blocs qui leur permettent de s'élever au-dessus des frondaisons.
Parfois, la vigne vierge gagne sur le premier ou le deuxième balcon. Parfois c'est la glycine. Habituellement bien tenue, en ces temps estivaux, elle a loisir de déborder, par endroit, quelque peu sur la marquise. Elle commence même un tantinet à se flétrir, à s'oublier et laisse tomber deux ou trois feuilles. La clôture de fer forgé du petit jardin qui, en bas, les reçoit, a été doublée d'une autre, en simple grillage. Un infranchissable bataillon de bambous a remplacé l'épaisseur traditionnelle des thuyas. Ce qui se passe derrière est invisible.
Sur le côté, au bout d'une étroite allée encombrée de feuilles, une petite porte, cachée un peu en contre-bas et accompagnée d'un écriteau : "porte de service".
jeudi 28 mai 2009
To die or not to die
"Je te dis qu'elle fait un drôle de bruit !"
Quand Paulot l'avait appelé au téléphone, il lui avait assuré que la camionnette était "flambant neuve" : «Il n'y manque rien ! Une caisse increvable ! Elle roule comme sur des roulettes !"» Effectivement, il n'y manquait rien. Enfin, presque rien : le rétro droit avait manifestement pris un coup et, blessé, pendait dangereusement en attendant qu'on s'occupe de lui ; en attendant, il était inutilisable, mais Paulot, en voyant le regard un peu effaré de M. Karentédouze, s'était empressé de préciser que seul le gauche était obligatoire dans le code de la route. «C'est pareil pour les pare-chocs, c'est pas obligatoire, alors no souci !» Karentédouze n'était même encore passé derrière la voiture. Pour info, si le pare-choc n'était pas à sa place, il avait été pieusement déposé à l'arrière. «Pfff... Il m'a lâché genre dix minutes après que j'ai quitté José ! J'me suis dit : merde ! c'est pas ma faute, là ! Je lui garde et il le remettra lui-même ! Sauf que j'pouvais pas savoir, hein !»
Donc effectivement, techniquement, il n'y manquait rien. Que cette épave soit increvable était en outre très probable, vu qu'elle était encore debout malgré son état. Mais qu'elle roule comme sur des roulettes, voilà qui était beaucoup plus douteux. «Attends, j't'ai pas dit que c'était une Ferrari, non plus !» M. Karentédouze ne s'y était jamais attendu, mais, quand son ami lui avait désigné l'engin, il n'avait jamais pensé qu'il devrait monter dans un tacot pareil, surtout pour aller à un enterrement.
Mais, là, c'était vraiment limite. Qu'il manque un rétroviseur et un pare-choc, soit. Que la carrosserie soit parvenue à un stade avancé de rouille, au point que sa couleur d'origine en devenait presque indéfinissable, passe encore. Mais lorsque Paulot avait mis le moteur en marche, le bruit qui s'était échappé de sous le capot n'était vraiment, vraiment pas rassurant. La toux qui s'était fait entendre avait été discrète, au début, mais elle était vite devenue carrément tuberculeuse. C'est alors que M. Karentédouze avait tenté, pour la première fois, de faire remarquer que ce bruit ne disait rien qui vaille. Paulot était resté inébranlable : «Mais non, mais non ! Tu vas voir ! Il faut juste lui donner un peu de temps. C'est comme les grands athlètes : elle a besoin de s'échauffer.» Puis il était ressorti de l'habitacle, pour, quand même, soulever le capot. Karentédouze, pour sa part, n'était même pas monté à l'intérieur : son ventre était... hum... quelque peu proéminent et il craignait que les suspensions de cette ruine n'y survivent pas ; pendant un bref instant, il avait même regretté de ne pas écouter sa femme quand elle lui disait qu'il devrait faire attention à son poids ; un très bref instant, il est vrai. A présent, il écoutait attentivement ce que son ami semblait murmurer à l'oreille du carburateur : «Allez, Josette, fais un effort, quoi... Y a des fois où j'ai été un peu chien avec toi, c'est vrai, mais là, c'est promis, j'te ramène chez toi. Allez, quoi, sois sympa...!
- Euh... tu l'appelles Josette ?
- Bah oui ! C'est la caisse à José, alors elle s'appelle Josette ! C'est logique, non ?» Comme Karentédouze ne répondit pas et se mit à regarder ses chaussures, il continua : «Josette, faut que j'te dise, quand même : t'es presque l'amour de ma vie et ça m'brise le coeur de devoir te quitter. C'est vrai, quoi, on a passé de bons moments, toi et moi ! J'oublierai jamais. Mais là, j'ai vraiment pas le choix. Alors faut que tu marches, tu comprends ? Sinon, j'vais avoir des ennuis, moi. C'est pas ce que tu veux, quand même ?»
Et là, comme par magie, le moteur se mit soudainement à ronfler. Paulot poussa un profond soupir de soulagement, claqua le capot en le refermant et grommela en se dirigeant vers la porte côté conducteur : «Bordel, les femmes jalouses, qu'est-ce que c'est chiant ! Faut toujours les caresser dans le sens du poil, sinon elles deviennent invivables.» Puis, à Karentédouze : «J'lui ai pas encore dit que son patron était mort. Faut pas la brusquer.» No comment, c'était plus prudent.
Karentédouze était même sur le point de s'installer sur le siège passager, quand son ami l'arrêta d'un geste brusque de la main : «Non, attends, faut la pousser.
- Comment ça, "faut la pousser" ?
- Ben, faut la pousser sur la route et ensuite monter dedans. Sinon, elle bronche au bout de dix mètres. Je sais pas pourquoi, pis en plus c'est nouveau. En temps normal, j'aurais téléphoné à José, mais là, c'est un peu trop tard...»
José était mort trois jours auparavant, écrasé sous son monte-charge alors qu'il réparait une autre camionnette, dans son garage.
«Mais bon sang, Paulot, tu as vu où on est ?! C'est totalement irréaliste ! Presque du suicide !»
Regard circulaire des deux compères. La camionnette était garée en plein milieu du trottoir, à côté d'une église et à deux pas d'un carrefour très fréquenté. Le flot de voitures était continu ; même descendre à pied sur la chaussée était risqué.
«Nan, nan, pas sûr ! Tu vas voir, c'est étonnant comme les gens la laissent passer. Je sais pas, ça doit être une sorte de respect...»
Karentédouze serra les dents et se mit à pousser avec lui. On aurait pu croire qu'une ruine pareille était aussi légère qu'un fantôme ; erreur : elle pesait des tonnes. Par contre, il dut reconnaître que son ami avait raison : à peine étaient-ils arrivés à l'extrême bord du trottoir qu'un homme très distingué dans une mercedes nickel s'arrêta net pour les laisser passer et, même, resta à une distance plus que raisonnable, comme s'il craignait que les particules de rouille qui tombaient périodiquement du coffre n'abîment la sienne. C'était prudent, en effet : le costume neuf de M. Karentédouze en avait presque changé de couleur.
Après avoir mis la voiture sur la route, les deux compères montèrent dedans ( les suspensions protestèrent énergiquement lorsque Karentédouze s'installa sur son siège ) et elle se mit en route, tant bien que mal, en bringuebalant. Paulot se concentra sur sa conduite, Karentédouze regardait droit devant lui. Pour la première fois depuis qu'il s'était levé, il ressentait une certaine angoisse à l'idée de devoir assister à un enterrement ce jour-là : l'église, l'encens, l'eau bénite, le cimetière, tout ça... c'était pas exactement sa tasse de thé.
« Ça faisait combien de temps que tu lui avais emprunté Josette, à José ? demanda-t-il pour essayer de penser à autre chose.
- Quatre mois, répondit Paulot entre ses dents. Elle était vraiment idéale pour transporter toutes mes trouvailles » Paulot était brocanteur. « Genre les meubles, les miroirs, les trucs de ce style. En plus, chuis le roi du Tétrys, alors je te dis pas tout ce que j'ai réussi à caser là-dedans. Maude hallucinait.
- C'est qui, Maude ?
- Ah, je t'ai pas parlé de Maude ? P'tite rouquine et un cul, mon vieux, un cul ! Je la vois de temps en temps, depuis six mois environ. Je sais même plus où je l'ai rencontrée. Ce qui est sûr, c'est que c'est pas avec cette caisse que je l'ai emballée, la première fois, tu peux me croire.
- Je te crois sur parole. Dis donc, six mois, dans ton cas, c'est un record.
- Oh, hé, le marié depuis vingt-cinq ans, je t'ai pas demandé l'heure, hein ! T'es pas vraiment une pub pour le mariage !
- C'est bon, c'est bon, j'arrête... Pourquoi tu la rends, au fait ?
- Qui ça ? Maude ?
- Non, la voiture.
- Ben, José est... Enfin tu sais bien, quoi... Il nous a quittés, comme ils disaient sur le faire-part. Alors, du coup, c'est un peu mon devoir de ramener sa caisse à sa veuve.
- Ouais, enfin, bon, pour ce qu'elle s'en tape, de cette camionnette, maintenant...!
- Bah tu sais pas ! Elle peut avoir des trucs à trimbaler, maintenant que... Enfin tu vois, quoi !
- Mais... elle t'a demandé de la lui rendre ?
- Oui... non... pas exactement... Disons que ça peut toujours lui être utile. Et puis... et puis... et puis moi, je garde pas une caisse qui a tué son propriétaire !
- QUOI ???!!!!! C'est quoi, cette histoire ???!!!!
- Ben, tu sais, José...
- JOSÉ QUOI !!!!
- Ben, la voiture qui l'a écrasé, c'était exactement le même modèle que celle-là.
- Ah, tu m'as fait peur ! Je suis soulagé ! J'ai cru...
- T'as cru quoi ?
- Euh... rien. Et donc, ça devient subitement urgent, juste parce que tu es superstitieux ?
- Je suis pas superstitieux !!! J'y ai vu un signe, voilà, c'est tout ! Et puis d'abord, Maude, elle est d'accord avec moi ! Elle m'a lu dans les lignes de la main et figure-toi qu'elle m'a dit que cette voiture, elle était funeste pour moi ! Funeste ! C'est exactement ce qu'elle a dit ! Alors moi, tu comprends, depuis mon contrôle fiscal, je me méfie maintenant.
- Quel est le rapport ?
- Y en a pas.
- Je me disais bien, aussi... N'empêche, t'es superstitieux.
- Non, je ne suis pas superstitieux ! Je suis tout ce qu'il y a de plus rationnel, au contraire ! » Paulot se tourna carrément vers lui. « Et puis d'abord, fais pas comme si l'idée de devoir aller dans un cimetière te foutait pas la trouille, hein !
- Comment ? Comment ? Qu'est-ce que tu insinues ? »
Cette fois-ci, c'était au tour de Karentédouze de s'échauffer.
« Attends, comme si je ne me souvenais pas que, depuis la trouille qu'on s'est foutue dans le cimetière du village, quand on avait treize ans, tu détestes t'approcher de tout ce qui ressemble de près ou de loin à une tombe !
- Même pas vrai !
- Oh que si, c'est vrai !
- Même pas.... AH !!!! Regarde où tu vas, tu vas nous tuer !!!!! »
Hiiiiiiiiiiii...! ( Bruit de freins ) Re-hiiiiiiiiiiiii...!!!! ( Re-bruit de frein ) Braaaaaammmmm !!!!! ( Bruit de deux voitures qui viennent de se rentrer dedans, pas méchamment, mais avec pas mal de tôle froissée ) Psssshhhhhh... ( Bruit du moteur de Josette rendant l'âme ). Cris dans l'habitacle.
« Ah !!! Tu vois ?! Je te l'avais dit que cette voiture allait essayer de me tuer !!! Je te l'avais dit !!! Et Maude aussi l'avait dit !!! Tu fais moins le mariole, maintenant, hein !!!
- Mais non, espèce de con ! T'as qu'à faire attention à comment tu conduis, au lieu de faire semblant de ne pas avoir la trouille parce que José est mort d'un coup, d'un accident débile, et que ça te fait réfléchir ! Et puis, si ça se trouve, cette caisse, elle s'est fait harakiri parce qu'elle ne supporte pas que son maître soit parti et qu'elle veut le rejoindre ! On est peut-être en train d'assister à un tragique suicide mécanique !
- Impossible, j'lui ai pas dit qu'il était mort !!! »
Ils se regardèrent tout d'un coup, en silence et dans le blanc des yeux, saisis. Puis ils éclatèrent de rire.
« Bon sang, qu'est-ce qu'on peut dire comme conneries ! Non mais, tu m'as entendu ? commença Paulot.
- Et moi ? Encore un peu et j'allais te sortir que ma femme m'avait bien dit que tu étais un chauffard et qu'il ne fallait pas monter avec toi ! »
Une voix furieuse leur parvint soudain du dehors : « Dites donc, bande d'enculés ! Ça vous fait marrer de m'avoir explosé mon tout-terrain ??!!!
- Pas de bonne humeur, le client, hein ? fit remarquer Paulot.
- Oui, on dirait, répondit Karentédouze.
- Bon, allez, j'y vais, sinon on y est encore ce soir et, c'est pas tout ça, mais on va être en retard à l'enterrement.
- De toutes façons, la voiture est morte, alors on ne risque pas d'y être à l'heure.
- Ça, si j'étais toi, je n'en serai pas aussi sûr. Si tu savais le nombre de fois où j'ai réussi à la ressusciter, en quatre mois... J'ai surtout terriblement besoin d'insulter un con. Et celui-là le mérite rien qu'à sa caisse. Tu m'excuseras, je vais me défouler.
- Je t'en prie. »
Paulot sortit de la camionnette. Karentédouze fit couiner son siège et essaya de trouver la posture idéale pour assister au spectacle.
« Alors, Ducon, tu croyais que ta merde monstrueuse résoudrait ton problème de tout petits testicules ? Le truc, tu vois, c'est que ça t'a pas rendu plus intelligent pour autant...! »
vendredi 3 octobre 2008
Mademoiselle Karentédouze et le type de l'affiche
"Bof, non, franchement, y m' font pas envie."
Il était à peu près cinq heures de l'après-midi et mademoiselle Karentédouze était assise à la terrasse d'un café avec une amie. L'air était surchauffé, les glaçons dans leurs sodas avaient fondu dès que les verres avaient été posés sur la petite table où elles étaient assises et les serveurs s'activaient en suant à grosses gouttes. L'un d'eux, visiblement exténué par la chaleur, avait appuyé son épaule contre la porte du café et regardait d'un air las et résigné le spectacle habituel des embouteillages parisiens. Pour quiconque a un jour été pris dans un tel enchevêtrement de véhicules, ces heures sont l'expression même de l'Enfer : on a beau s'y préparer psychologiquement, il suffit que cela dure un peu pour qu'on sente sa rate sur le point d'éclater. Lorsqu'on est piéton, tout cela devient le symbole même de l'absurdité de la vie moderne. Que voit-on ? des automobilistes énervés, poussés à bout, avançant d'une trentaine de centimètres toutes les cinq minutes dans le meilleur des cas, provoquant une levée de klaxons en essayant brusquement de changer de file, tout cela pour voir celle où ils étaient précédemment avancer plus vite que celle où ils sont à présent et laisser passer une mobylette qui, elle, parvient à se frayer un chemin le long du boulevard qui s'ouvre entre les deux. Il en résulte un "TUUUUUUUUUUUUUUUTTTTTT !!!!!!!!!" rageux et défoulatoire, puis l'automobiliste frustré se laisse retomber sur son siège et se résigne à allumer la radio.
Mais était-ce vraiment des réflexions de piétons ? Non, bien sûr. Les piétons ne s'arrêtent pas pour contempler le spectacle des embouteillages : ils en profitent pour se faufiler entre les voitures et traverser n'importe comment, histoire d'empirer le Jeu. Ces réflexions sont bonnes pour les gens qui se trouvent en terrase de café.
Ici, le serveur dut se pousser du passage, car un couple de clients désirait entrer, et mit un terme à sa méditation pour leur indiquer la table, là, dans le coin, qui venait de se libérer.
"Non, vraiment, je te jure, je ne suis pas du tout attirée par ce genre de créature."
La copine de mademoiselle Karentédouze n'en revenait pas : "Mais attends, regarde-le : il est trop mignon !" Le "il" en question était un mâle affiché en trois par quatre sur un immense panneau publicitaire, le long de l'avenue. Sa Perfection Esthétique était évidente : moulé dans un slip qui, à l'évidence, avait dû requérir des mesures très précises en vue d'un ajustement millimétrique, il exhibait un torse nu, huilé et soigneusement bronzé : impeccable. Avachi sur un support qui devait sensément suggérer un sofa ou quelque chose d'approchant, les jambes puissamment écartées, il ouvrait la bouche et les yeux d'un air qui se voulait sans doute suggestif, si l'on en jugeait d'après les gouttes de sueur déposées entre ses deux mamelons : il n'y a pas à dire, qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour vendre des sous-vêtements.
"Non mais regarde-moi cette andouille ! On dirait un veau qui va à l'abattoir ! C'est vrai, ils ont exactement ce regard-là !"
La copine eut un petit mouvement de recul : un petit veau, avoir un regard suggestif avant d'aller se faire tuer ? Pour obtenir une grâce, peut-être ? Quelle horreur !
"Oui, non, c'est vrai, j'exagère, se reprit mademoiselle Karentédouze devant l'ahurissement de son vis-à-vis. Mais quand même. Il ne m'attire pas du tout.
- Moi, je le trouve très bien, répondit l'autre, rassurée de voir la conversation regagner des chemins plus conformes.
- Eh bien moi non. Les imberbes à peine pubères, ce n'est vraiment pas mon truc. Si ça se trouve, il n'a même pas mué.
- Rhôôôôôô... T'exagères !
- Comment tu peux le savoir ? Il ne parle même pas ! Si ça se trouve, il ne sait pas parler.
- Non, là, tu dépasses les bornes.
- Ouais. Carrément."
Elles se mirent à rire toutes les deux.
Derrière elles, le Piéton Fou ( pedes insanus ) s'était décidé à entrer en scène. Vertébré de taille, de sexe et d'apparence variables, ce qui le rend difficilement identifiable avec précision, il peut être trouvé partout, mais hante de préférence les carrefours archi blindés, ceux où les automobilistes eux-mêmes se demandent avec un petit pincement d'angoisse s'ils vont réussir à ce sortir de ce foutu merdier. Attention : il est à ne surtout pas confondre avec son compère, le Piéton Parisien ( pedes Parisiacus ), qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau, mais n'a pas du tout les mêmes moeurs. Le PP scrute longuement la file de voitures. Il n'est pas toujours au niveau d'un passage piéton ( parfois même à quelques mètres seulement de lui, qu'il se refuse manifestement à franchir ), mais il se penche avec attention, à l'extrême bord du trottoir, pour essayer de voir s'il est à prévoir une quelconque accalmie dans le trafic. Son Sens de la Divination est renommé aux Quatre Coins de l'Univers ; il consiste en un mélange de chamanisme, de vaudou et de magie noire et varie en fonction de la force du vent et de l'âge du capitaine. En vertu de quoi, le PP soit s'élance dès qu'un espace de plus dix mètres se dessine entre deux véhicules, soit, l'espace en question mettant décidément beaucoup trop de temps à se dessiner, s'agace et décide de traverser quand même : après tout, les conducteurs seront bien obligés de ralentir pour ne pas abîmer leur carroserie et ça leur apprendra. Quoi ? aucun observateur du PP n'est jamais parvenu à éclaicir ce mystère ; il n'est pas sûr que le PP lui-même y connaisse grand chose. Ce qui l'est, en revanche, c'est que le PP s'en sort comme magiquement indemne dans quatre-vingt-dix-neuf pour cent des cas, ce qui est un score raisonnable, et, s'il est vigoureusement klaxonné par un automobiliste exaspéré de le voir ainsi détaler sous son nez, il répond en général tout aussi vigoureusement, voire de manière encore plus explicite, c'est-à-dire en utilisant l'une de ses mains, mais pas tous les doigts de cette dernière. Nul n'est besoin ici de vous faire un tableau.
Le PF, lui, est d'un autre type. Il n'a tout d'abord pas la même attitude. Il se tient près du bord du trottoir, certes, mais pas au bord du trottoir au sens propre. On ne le voit pas se pencher, près à glisser dans le caniveau, presque en suspens, jusqu'au moment où il bondira sur la chaussée. Non. Le PF, pour sa part, aime musarder. Il s'approche du flot de voitures, mais, arrivé à moins d'un mètre, il flâne, s'arrête, hume l'air du temps ( qui sent rarement la noisette ) et semble oublier carrément qu'il avait l'intention, quelques secondes auparavant, de traverser. Il prend alors un air vaguement rêveur, c'est tout juste si un peu de bave ne lui dégouline pas sur le menton. Tout automobiliste un peu sensé est, à ce moment-là, légitimement en droit d'en conclure qu'il ne va pas bouger et rester où il est, à gêner les PP, qui râlent parce qu'il les empêche de s'avancer pour mieux voir. Souvent, d'ailleurs, le PF ( qui, lui, préfère de loin les passages piétons et autres endroits dits "protégés" ) laisse passer un, voire deux petits bonshommes verts. L'observateur avertit se dira toujours "non, ce n'est pas possible, il va traverser d'une seconde à l'autre, maintenant que le feu des piétons est de la bonne couleur", mais le PF prend racine, s'éternise et, à la grande stupéfaction du spectateur, le bonhomme passe au rouge avant même qu'il ait esquissé le plus petit mouvement, ni n'ait montré le moindre signe d'une quelconque intention de se mettre en branle. Mais c'est précisément à ce moment que le Pouvoir d'Atterrement du PF se révèle, car il Entre alors en Action : de fait, lorsque le petit bonhomme passe au rouge, quelque chose paraît se produire au sein de notre animal, quelque obscure mécanisme interne se dégrippe et une sorte de lueur consciente pointe tout au fond de ses yeux. Soudain, il se rappelle sa première décision et traverse impulsivement, sans regarder ni à droite, ni, surtout, à gauche, comme s'il était seul au monde, tel un agneau à l'abattoir. Souvent, on n'assiste d'ailleurs pas véritablement à ce genre de scène, c'est-à-dire qu'on n'y assiste pas visuellement. Par contre, auditivement, c'est une autre histoire ; car les coups de klaxon furieux et les brusques freinages attirent aussitôt l'attention et l'on comprend assez facilement que l'accident a été évité, soit parce que le PF a eu la peur de sa vie et écrasé les pieds de ses concitoyens en faisant un bond en arrière, soit parce que l'automobiliste a réussi à s'arrêter ou à ralentir suffisamment pour le laisser passer. Dans tous les cas, notre kamikase n'a absolument pas compris ce qui s'est passé, mais c'est le propre du PF : s'il le comprenait, il deviendrait un PP et risquerait moins de se faire écraser. De là à avancer que tout PP est un PF qui s'est fait suffisamment peur pour vouloir éviter ce genre de mésaventure, il n'y a qu'un pas, que l'amie de mademoiselle K. n'était pas près de franchir, car elle s'en avait cure. Elle était en effet très occupée à Exprimer son Point de Vue :
"En fait, tu n'as rien compris ! Cette affiche, c'est la photo d'un homme moderne, qui assume son côté féminin, qui ne craint pas de le montrer. C'est l'évolution de toute une époque qui est là, sous tes yeux : l'entrée dans une nouvelle ère des rapports hommes-femmes !
- Il n'assume rien du tout. On lui a dit de s'asseoir, d'écarter les jambes et de prendre un air de veau et il a obéi, c'est tout. Quitte à avoir un mec presque à poil sous le nez, j'en préfèrerais un bien viril.
- Mais puisque je te dis que c'est la photo d'un homme moderne et pas d'un je ne sais quoi tout droit sortit de sa caverne ! Le type que toute femme sensée rêverait d'avoir à ses côtés !
- Tiens, j'ignorais que cette marque vendait des hommes en kit, prêts à servir."
Son amie eut une moue agacée.
"Non, plus sérieusement, reprit mademoiselle K., j'en veux pas, moi, d'un homme moderne ! Je veux qu'il fasse sa part de tâches ménagères, d'accord, mais pas qu'il me pique ma crème hydratante ! Au vu de sa fréquence de rasage des trois poils qu'il doit avoir, il m'aura fini mon tube que je n'en aurai même pas vu une fois la couleur !
- Ah, mais t'es rétrograde, toi, c'est dingue ! C'est ça aussi, la parité ! Ton homme a également le droit de ne pas avoir envie de peler !
- Tu connais beaucoup de mecs qui pèlent du torse, toi ? Je veux dire : sans avoir pris de méga coup de soleil. Je veux du poil, moi ! Pas un yéti, un mec normal ! Est-ce trop demander !
- Beurk... Les poils, c'est dé-goû-tant.
- Moi, ce sont les grenouilles qui me dégoûtent."
La copine prit un air résolument désespéré.
Elle avait pourtant bien meilleure mine que le policier, là-bas, qui s'escrimait en vain à introduire un peu d'ordre et de logique dans le trafic. Lui était non seulement désespéré, mais aussi absolument terrorisé. Il faut dire que c'était son premier jour, seul, au milieu du trafic. Au début, lorqu'il s'était avancé vers la chaussée, il avait hésité un peu, au bord du trottoir : et s'ils ne s'arrêtaient pas ? et s'ils ne lui obéissaient pas ? Bon, d'accord, il portait un uniforme, mais quand même, ce n'était que lui à l'intérieur et le lui en question n'avait jamais été très fort pour imposer son autorité. D'ailleurs il se demandait même, en cet Instant Fatidique, pourquoi il avait décidé d'entrer dans la police : comment donner des ordres aux simples citoyens quand même votre nièce de six ans parvient à vous obliger à faire tout ce qu'elle veut, sans même prendre la peine de passer par la case "cajôleries" ? Mouais. Donc, le voilà, lui, Marcus Dugland, dans un uniforme aussi démesuré pour lui que son prénom pour son nom de famille et créant le même effet de contraste ridicule, il en était sûr. Il s'attendait presque à entendre déjà les mêmes ricanements et moqueries qu'autrefois, dans la cours de récréation. Maaaaarcus ! Maaaaarcus ! Réveille-toi !
Le rétroviseur d'un conducteur énervé et appuyant brusquement sur le champignon le frôla ; Marcus fit un bond en arrière. Hum. Il était temps d'y aller. Il s'approcha à nouveau doucement de la chaussée, puis son pied gauche quitta lentement le sol, s'avança et... revint aussitôt à son point de départ : le gauche, ça pourrait porter malheur. A son tour, le pied droit s'éleva et s'avança au-dessus du filet d'eau sale qui coulait dans le caniveau pour se perdre dans la bouche d'égoût toute proche. Ce filet d'eau paraissait un fleuve, mais le pied franchit quand même son petit mètre, suivi immédiatement après par son compère. Une fois fait le premier pas, les suivants furent d'autant plus facile que le feu passa au rouge. Toutes les voitures s'arrêtèrent et Marcus put s'imaginer qu'elles le laissaient respectueusement passer.
Ensuite, tout fut nettement plus évident. Etant donné qu'aucun automobiliste n'allait redémarrer brusquement pour l'écraser avec sauvagerie, notre îlotier se planta là, le dos résolument tourné aux véhicules, observa le feu à sa droite passer à l'orange, puis au rouge, et daigna enfin s'écarter afin que les autres puissent avancer. Il attendit que son propre feu passe à son tour à l'orange et que les voitures commencent à freiner pour s'avancer et leur donner l'ordre de faire ce qu'elles faisaient déjà : s'arrêter ; courageux, mais pas téméraire. Le carrefour était toujours aussi embouteillé, mais l'Ordre règnait à son feux. Non mais. Le reste, c'était le problème des autres.
C'est alors qu'une Pensée Funeste S'Empara de lui : et si un accident survenait ? Si une voiture de droite ne respectait pas le rouge et percutait de plein fouet une des siennes ? Il y aurait un carambolage monstrueux, de la tôlé froissée partout, voire, pire, des blessés, des morts ! Et il faudrait appeler les secours et essayer de faire se ranger tous ces véhicules qui, en plus, seraient incapables même de reculer et les pompiers seraient bloqués loin du carrefour et ils devraient venir à pied, en zigzagant entre les machines, et ils ne pourraient quand même pas atteindre le lieu de l'accident, parce que tout serait archi coincé, et ils jureraient et se plaindraient au commissaire et le commissaire saurait très vite qui était l'officier chargé de réguler le trafic à cet endroit et...
Marcus sentit des gouttes de sueur dégouliner le long de son dos et mouiller désagréablement sa chemise en quelques minutes. Seigneur ! mais c'était donc l'enfer, ici ? Il commença à rester, insensiblement, de plus en plus longtemps en place, au milieu de l'avenue, alors que son feu était passé au vert. Il n'osait surtout pas s'avancer avant qu'il soit sur le point de passer au rouge : et si, le blessé, c'était lui ? Encore pire : il n'y aurait même plus quelqu'un pour appeler les secours, essayer de faire se ranger les voitures pour que les pompiers atteignent l'accident, etc., etc., etc. La seule faiblesse de son plan était que, d'une seconde de plus en une seconde de plus, il finissait par empêcher de plus en plus longtemps les conducteurs de passer, alors que le feu était vert. Même que ça commençait à klaxonner sec derrière lui, d'abord d'assez loin, puis de plus en plus rapproché. Lorsque la voiture juste devant laquelle il se tenait lui klaxonna aux fesses d'un air très "dégage de là et cesse d'emmerder le peuple", il effectua une habile translation et décida que, finalement, le trafic se régulait très bien tout seul grâce aux feux et que se tenir dans le passage ne servait à rien, à part lui donner la possibilité d'éventuellement utiliser son beau sifflet.
Et puis il pensa aux piétons : la plupart du temps, les accidents, c'était eux qui les déclanchaient. C'était vrai, ça : à la télé, c'était presque tout le temps des piétons qui restaient sur le carreau ; ils traversaient sans faire attention et se faisaient renverser. Marcus se mit alors à scruter les trottoirs avec une attention redoublée d'angoisse. Et, il faut bien le dire, pour cela, Marcus avait un don : il faisait la différence, en un seul rapide coup d'oeil, entre le pedes insanus et le pedes Parisiacus. A peine étaient-ils entrés dans son champ de vision qu'il savait immanquablement à quelle catégorie ils appartenaient. Comme ça. Tout d'un coup. Un vrai Don du Ciel. D'ailleurs, là, précisément, il en avait repéré un à l'air pas très malin ou un peu distrait qui s'avançait d'un pas que la détermination ne caractérisait pas. Lui, là, celui-là, il allait lui claquer entre les doigts ; c'était sûr. C'était même pire qu'un piéton fou : c'était un touriste. Lentement, il émergeait de derrière le panneau indicateur : sandales, chaussettes, short, sac banane, chemisette, casquette. Un touriste. Un vrai. Manquait plus que le plan de Paris dans la main, mais on l'apercevait dépassant déjà de la poche arrière. Marcus s'approcha de lui en prenant toutes les précautions possibles et inimaginables : pas de loup, marche sur des oeufs, rapidité du sphinx et, surtout, vent dans le dos. Lorsqu'il fut assez près, il avança lentement la main, tendit le bras, se déboîta presque l'épaule ( "je le savais que j'aurais dû m'approcher encore un peu...!" ) et... agrippa le col du type, juste au moment où celui-ci allait s'élancer joyeusement sur la chaussée, sous les roues d'une berline. Le malheureux manqua de s'étrangler et, sous la Violence du Choc, se retrouva les quatre fers en l'air, mais, au moins, vivant. La dignité du policier, elle, était loin de se porter aussi bien : dans le feu de l'action, il avait marché sur son lacet défait, basculé lui aussi et son honorable postérieur croupissait à présent dans une flaque quelque peu boueuse. Elle se portait même d'autant moins bien que la scène avait eu un Témoin. Le serveur, en effet, s'était une fois de plus arrêté un instant pour observer le Monde autour de lui et avait très vite repéré le manège de l'îlotier. Quand il les vit tous les deux par terre d'un air ahuri, il fut pris d'un tel fou rire qu'il trébucha, rentra dans un de ses collègues et renversa son plateau... sur mademoiselle Karentédouze. Cette dernière protesta violemment, se leva, ainsi que son amie, et quitta ce Lieu de Perdition où, décidément, il n'était vraiment plus possible de rien faire, à plus forte raison de tenir une Conversation Civilisée. Tout ça, de toute façon, c'était la faute du type de l'affiche.
samedi 31 mai 2008
L'agonie du vieux gréement
Le vieux gréement n’avait pas prévu la tempête. Le temps n’était certes pas au beau fixe lorsqu’il avait appareillé, mais rien n’annonçait que tout allait empirer. Quand il devint évident que les éléments étaient sur le point de se déchaîner, il était déjà entouré d’immensité. Il fit alors mettre toutes ses voiles en panne, fermer toutes ses écoutilles ; chacun se prépara à affronter ce qui devrait être un sacré coup de vent. Mais l’attente dura... Le ciel était noir et lourd ; des nuages monstrueux et énormes étouffèrent le faible soleil du matin. Le vent froid faisait frissonner la mer et liserait d’écume des vagues ni tout à fait inoffensives, ni tout à fait menaçantes. La vie sembla retenir son souffle et s’arrêter... Les marins scrutèrent longuement l’horizon, avec un mélange de peur et d’appréhension, puis finirent par se convaincre que ce n’était pas pour maintenant. Ils arriveraient à destination et trouveraient un abris avant le dernier grand chambardement de la saison. Les voiles recommençaient à se déployer dans le ciel lorsque le vent se leva tout à fait. Les flots se creusèrent. Quelques-uns de ceux qui avaient grimpé aux mâts furent précipités par surprise dans l’océan ; les autres se laissèrent glisser promptement jusqu’au pont. Un poids énorme s’abattit sur les têtes et chacun regagna son poste. Il fallait sauver le navire.
Mais la tempête avait porté le premier coup. Les rafales s’engouffrèrent avec furie dans les huniers. Les voiles se déchirèrent. Le bateau gîta. Les vagues furent près d’atteindre la taille du grand mât. Des tombereaux d’eau déferlèrent sur le pont. Tout y fut balayé. Les cales furent un instant noyées. Des montagnes liquides se dressaient de chaque côté ; devant, derrière ; à perte de vue. S’ils avaient jamais cru en un quelconque dieu, ils auraient vu Neptune qui s’acharnait sur eux. Après un premier mouvement de colère froide, la tempête redoubla. La pluie cingla le gréement et les ensevelit. Le vent hurla ; le bois gémit. Le ciel était si noir qu’il faisait presque nuit. Tous les mâts furent emportés dans un affreux craquement, sauf un, le plus grand, qui résista par on ne savait quel prodige. Il se dressait, fier et droit, au milieu du chaos, comme un défi aux éléments en furie et à tous ces efforts déployés sans pouvoir le briser. Ses lambeaux de voile blancs ressortaient, irréels, sur l’obscurité omniprésente. Un souffle glacé les agitait. La houle faisait trembler le navire. On ne savait plus très bien si c’était la pluie ou les vagues déferlantes qui martelaient le pont. Le monde était violence et mouvement ; le bateau, cris et humidité ; l’air semblait une stèle bien lourde à soulever.
Bientôt, ce ne fut plus du courage, mais de l’obstination qu’il fallut pour rester sur le pont. Pourtant, pas un homme ne songea à déserter son poste. Pas un ne se terra pour attendre la fin, le calme final, l’engloutissement. Ou le salut. Chacun arrimait, souquait, écopait, à sa place malgré le vent, la pluie, la mer, malgré le pont glissant, les cordages traîtres et le bateau qui partait en morceaux. Ils voyaient leurs camarades, qu’ils aimaient, respectaient, connaissaient souvent depuis l’enfance, emportés brusquement par une vague. Mais ils ne bougeaient pas. Ils sentaient la mort omniprésente rôder aux alentours et tourner au-dessus de leurs têtes, parmi les bourrasques. Cependant, ce n’était que pour amortir le choc des vagues qu’ils courbaient l’échine. Tous, ils se battaient pour leur vie, celle du voisin, et trouvaient encore le courage de scruter le ciel et l’horizon, dans l’espoir d’une accalmie ou de cette terre qui se dérobait sans cesse à leurs yeux. Le barreur, tout particulièrement, faisait preuve d’un quasi-héroïsme en restant au gouvernail. C’était un des endroits les plus exposés ; on ne savait comment il n’avait pas déjà été emporté. Le capitaine, avant de disparaître dans la houle, était allé le voir. L’homme avait déclaré que tant que le bateau tenait bon, il devait être là. Lâcher la barre était comme une désertion dans le pire des moments, celui où personne ne pouvait le remplacer. Alors il essuyait rafale sur rafale, vague sur vague. L’eau le transperçait jusqu’aux os et l’empêchait souvent de regarder droit devant lui. Mais il ne bougeait pas. Quand la tempête redoubla de rage, il s’agrippa simplement un peu plus à sa barre.
Et soudain, alors que tout espoir semblait perdu, alors que les hommes ne se démenaient plus pour sauver leurs vies, mais pour repousser l’instant fatal, alors un marin s’écria : "Terre ! terre !" et cette annonce millénaire leur regonfla le coeur. Le bateau remonta lentement le lourd dos liquide, vacilla, et redescendit gravement la pente des flots. Le rideau de pluie devint moins épais, s’écarta, puis retomba de nouveau de tout son poids sur leurs épaules. Les hurlements du vent diminuèrent, se suspendirent, et une fraîche brise se fraya un chemin jusqu’à leurs visages. L’instant d’avant, ils étaient froids, aussi durs que des pierres, tant les gestes mécaniques de la survie les absorbaient ; leurs joues reprirent un semblant de couleur. Une seconde. Rien qu’une seconde. On recommença de s’activer. Car un nouvel espoir, un espoir incroyable les animait tous à présent et les murs d’eau qui s’élevaient puis s’écroulaient sur eux ne leur semblaient plus aussi définitifs. La tombe mouvante devenait un chemin qui les mènerait là où ils devaient aller. On chargea le canon de tempête avec le peu de poudre qui était encore sec et on le fit tirer à la remontée suivante. Rien. On tenta un deuxième essai, tant bien que mal, et on souffla dans la corne de brume. L’attente pesait sur toutes les poitrines ; ils s’usaient les yeux à force de regarder le seul point fixe de leur univers. Mais rien. Tout restait silencieux et leur tournait le dos. A la troisième tentative, la mer emporta tout.
Le bateau se mit alors à tanguer de plus en plus. Le bois craqua horriblement et se brisa juste au niveau de la ligne de flottaison. L’eau entra à flot dans les cales et noya définitivement tout ce qui s’y trouvait. Ceux qui étaient à l’intérieur, à cause du vacarme universel, ne savaient pas ce qui s’était passé. Ils remontèrent sur le pont un grand nombre de marchandises, qu’ils jetèrent à la mer pour alléger le navire. Ils ne virent pas tout de suite que leurs camarades ne faisaient plus mine de se battre. Ce furent les vieux, ceux qui avaient bourlingué dans tous les coins du monde, qui, les premiers, comprirent. Peu à peu, tous cessèrent de s’agiter. Il ne resta bientôt plus qu’un jeune mousse d’à peine seize ans, qui persista à vouloir jeter des ballots en offrande à l’Océan. Un des plus âgés vint lui mettre la main sur l’épaule, sans rien dire, et il s’arrêta, comme les autres, lançant au ciel un regard rageur. Alors un bruit affreux se fit entendre, un cri provenant des profondeurs de la terre, une plainte causée par la douleur la plus vive. Le mât, ce grand et beau mât qui avait vaillamment résisté jusqu’ici, se mit à trembler de tout son long. Il tenta une dernière fois de se tenir droit, mais ne put soutenir plus longtemps la charge des éléments déchaînés. Il fut soudain violemment arraché à la base par un vent dont les hurlements devinrent triomphants. Une vague immense, plus haute que tout ce qu’ils avaient pu affronter auparavant, se dressa au-dessus d’eux ; la brise cessa ; les voiles et les cordages se balancèrent un instant dans le vide. La gigantesque dalle d’eau retomba sur eux.
Lorsqu’ils furent engloutis, le barreur était toujours fermement attaché à son gouvernail.
dimanche 27 avril 2008
La vieille compagne
Une pièce, plongée dans l’obscurité. Seule la clarté de la lune dessine sur le sol la croisée d’une fenêtre dont les carrés se détachent sur la pénombre. Deux sombres silhouettes, l’une recroquevillée sur elle-même, peut-être assise sur un sofa, là-bas, contre le mur, et l’autre debout, raide et droite.
"Elle est là, je vous dis qu’elle est là... Avez-vous bien refermé la porte ? Oui, je la vois parfaitement close. Tant mieux, merci... Elle est ici, j’en suis sûr. Elle peut se cacher partout, dans les moindres interstices. Il lui suffit d’un trou de souris, d’un entrebâillement de porte pour qu’elle s’y glisse. Elle me traque, elle me chasse, elle me suit. Etes-vous sûr d’avoir bien refermé la porte ? Ne voudriez-vous pas aller vérifier ? Je me sentirais beaucoup mieux si vous le faisiez... Non ? Vous ne bougez pas... Tant pis. Tant pis pour moi. Pour vous aussi. Si elle est entrée avec vous, nous n’aurons plus de repos. Peut-être vous épargnera-t-elle comme elle l’a fait avec moi, au début. Vous avez de la chance, après tout ; vous pouvez aller où vous voulez sans qu’elle vous accompagne. Mais pour moi, c’est différent ; elle est toujours là, elle me guette... Elle n’attend qu’un faux pas de ma part pour me sauter dessus. Ce qu’elle aime, c’est me torturer longuement, me faire souffrir pendant des heures jusqu’à ce que je sente mon coeur près de s’arrêter. Alors elle est comme un animal repu : elle se retire lentement, elle en a eu assez pour cette fois… Vous savez, ce n’est pas de ma faute si je la perds de vue. J’essaie pourtant de la fixer, chaque fois plus longtemps. Elle finit toujours par disparaître. Elle se change en ombre et s’évanouit comme dans un écran de fumée. J’en ai parfois mal aux yeux tellement je la fixe du regard, pour ne pas perdre sa trace. Elle sait que je n’ai pas la force de soutenir le sien. Il me change en pierre...
Et les fenêtres, vous avez pensé aux fenêtres ? Je ne dis pas ça pour vous, surtout qu’ici, il n’y en a qu’une. Mais avez-vous pensé aux fenêtres ? Il lui est facile de se glisser par là, aussi facile que pour vous de passer par une porte. Rien ne vaut des volets aux fenêtres et plutôt deux fois qu’une. C’est plein de trous, les fenêtres, plein de vides qui laissent passer l’air. Fermez cette fenêtre, je vous en prie, fermez-la. Je n’aime pas ça, on peut voir l’ombre des nuages qui passent devant la lune. Oh faites-le, par pitié... Rien ne dit que ces ombres ne sont pas elle, elle qui pénètre ici et qui s’approche de moi... Pénètre... Fenêtre... Vous avez vu ? Il n’y a qu’une lettre de différence. C’est par là qu’elle est entrée. Vous le saviez, n’est-ce pas ? C’est pour ça que vous ne bougez toujours pas. Vous savez qu’elle se trouve déjà à l’intérieur, quelque part... Vous êtes courageux, dans un certain sens. Ou plutôt, non : vous êtes fou. Oui, c’est ça, vous êtes fou, fou à lier. Il faut être fou pour rester impassible devant une telle menace. Moi aussi j’ai été fou, mais maintenant je ne le suis plus. Plus du tout, vous pouvez me croire. Je la connais, à présent ; je sais de quoi elle est capable et si vous le saviez vous aussi, vous auriez comme moi le sang qui se glacerait dans vos veines.
Ne croyez pas que je l’aie toujours crainte. Il n’y a rien de plus faux. J’étais jeune, j’étais brave ! Je ne connaissais pas la peur et il n’y avait rien qui puisse m’empêcher de faire ce dont j’avais envie. Regardez ce qu’elle a fait de moi : mes cheveux sont blancs et je suis voûté avant l’heure. Regardez-moi, bon sang ! Ah ça oui, pour une fois, vous obéissez à mes injonctions. Mais m’obéissez-vous vraiment ? Vous ne faites que ça, dans la journée : me regarder, encore et toujours... Vous ne comprenez pas, hein ? C’est pour ça que vous passez votre temps à m’observer, à me scruter. Vous vous demandez ce qui a bien pu m’arriver pour que je devienne comme ça ? Vous feriez mieux de vous méfier ; ça arrive sans crier gare et à ceux qui s’y attendent le moins. Moi, je la voyais frapper les gens tout autour de moi et je me croyais invulnérable. Je bombais le torse, tête haute et marchais droit. C’est sans doute à cause de cela qu’elle a finit par jeter son dévolu sur moi : j’étais une proie de choix, un adversaire à sa mesure... Quelle illusion ! En vérité, j’étais encore plus faible et désarmé que n’importe quel autre. Au début, elle avait un peu de considération pour moi. Elle m’a épié pendant des mois, m’a tourné autour un bon moment, avant de passer à l’action. Elle s’est ensuite approchée de moi, petit à petit, sans faire de bruit. Elle avait dû s’attacher à avoir le vent de face, sinon je l’aurais sentie venir plus tôt et pas au dernier moment, quand il était trop tard. Le plus incroyable, c’est qu’elle ne s’est pas immédiatement jetée sur moi, mais qu’au contraire, elle a cheminé un instant à mes côtés, sans me frapper, le temps que je m’y habitue. Je me croyais fort, je n’avais pas peur ; il était impossible que j’aie peur.
Je vois que mon récit ne vous intéresse pas : vous regardez ailleurs. Je vous l’ai peut-être déjà raconté. Il est vrai que j’explique ce qui m’est arrivé à tous ceux que je rencontre. Pour qu’ils soient sur leurs gardes et qu’ils se méfient. Pour qu’elle ne fasse pas de nouvelles victimes. Que fixez-vous par la fenêtre ? Elle est là ? Elle est là ? Vous l’avez vue ? Elle cherche à se rapprocher ; elle sait que je suis là et elle me veut. Elle a faim et je suis son mets préféré. Mais elle ne viendra sans doute pas tant que vous serez dans cette pièce. Elle n’aime pas les témoins ; elle tourne toujours les choses de manière à ce que le récit même de ses tortures paraisse mièvre et futile. Ah ! Qu’y a-t-il ? Elle rôde, n’est-ce pas ? C’est presque son heure, en effet. Ne partez pas, je vous en supplie. Finalement, c’est peut-être mieux quand vous ne bougez pas. Elle me laisserait sans doute tranquille pour cette nuit. Tenez, je vais continuer à vous raconter mon histoire, pour que vous ne vous ennuyiez pas. Ce n’est pas grave si vous la connaissez déjà. Vous passerez bien ces radotages à mon grand âge...
Elle a donc fini par me tomber dessus. C’était un jour d’été, je m’en souviens très bien. Comme elle choisit pour victimes ceux qui semblent le moins disposés à se laisser faire, elle frappe pour la première fois le jour où, précisément, vous pensiez qu’elle était le moins susceptible de le faire. Je n’ai même pas résisté. C’est idiot n’est-ce pas ? Mais à vrai dire, je ne pouvais ni l’entendre, ni la saisir. Soudain je l’ai sentie venir, arriver tout d’un coup, me secouant de frissons. J’étais incapable de bouger, comme pétrifié sous la violence du choc. La sueur me coulait à grosses gouttes dans le dos ; c’est à peine si je pouvais respirer, tant ma gorge était nouée. Pour un peu, j’en aurais pleuré et je tentais désespérément de me rappeler ce que j’avais fait, lorsque j’étais petit et que je l’avais vaincue. Devant l’affreux vide de ma mémoire, je dus me rendre à l’évidence : je ne l’avais pas vaincue. Je l’avais juste repoussée, circonscrite dans un coin, où elle avait grandi, en attendant patiemment son heure. A présent, elle me fondait dessus, sans pitié, certaine de sa victoire. J’ai bien été obligé de rendre les armes ; que pouvais-je faire contre elle ? Devant les autres, par contre, j’ai eu une certaine réaction de prestance : j’avais tellement l’habitude d’être celui que son courage rend remarquable que je ne voulais pas qu’ils se rendent compte que je n’étais pas différent de n’importe quel passant que l’on croise dans la rue. Ça a sans doute été l’une des plus grandes erreurs de ma vie, car cela lui a permis de me torturer bien plus que si j’avais avoué mon état. Plus je tentais de la dissimuler, plus elle avait d’emprise sur moi. Je devais souffrir en silence, ou pire : en souriant. Je suis bien loin des héros de romans, n’est-ce pas ? Ne me jugez pas ; vous n’avez pas le droit de le faire, vous ne la connaissez pas. Je suis sûr qu’intérieurement, vous riez de moi. Et pourtant vous avez chaque jour sous les yeux le point auquel elle m’a réduit. Je suis tombé plus bas qu’un animal, qu’une bête traquée. Je dois vous dégoûter.
Quel intérêt prenez-vous, à me garder ainsi ? C’est de la fascination malsaine. Je ne sais même plus si vous lui êtes préférable. Vous me dégradez au moins autant qu’elle, en me traitant comme un rat de laboratoire. Vous ne me protégez même pas d’elle... Méfiez-vous ! Quand elle en aura fini avec moi, c’est sur vous qu’elle s’abattra. Elle a des milliers de victimes à sa disposition, mais c’est vous qu’elle choisira, vous, avec votre orgueil et votre suffisance. Vous m’entendez ? Elle vous emportera dans son royaume maudit et vous brûlera à petit feu jusqu’à ce que vous criiez grâce. Mais il n’y aura pas de grâce ; elle ne connaît pas la pitié. Elle ne sait que vous jeter à terre et se repaître de votre terreur. Sous son action, vous passerez de vert à blanc et vous aurez, comme moi, la hantise des portes, des fenêtres, de tous les interstices par lesquels elle pourrait vous atteindre. Et vous aurez beau essayer de mettre entre elle et vous le plus d’espace possible, elle vous retrouvera en un clin d’oeil, parce que l’espace ne peut rien contre elle. Ni l’espace, ni le temps. Même la technique la plus poussée est impuissante. Alors, quand vous aurez épuisé toutes vos ressources, quand vous aurez perdu toutes vos vieilles chimères, sa puissance et les souffrances qu’elle vous infligera seront telles que vous ne pourrez plus dissimuler et votre déchéance s’accélérera. Vous deviendrez comme moi, un homme - mais peut-on encore me donner le nom d’homme ? - sans espoir, sans but, sans vie. Vous errerez, vous cesserez de murmurer, de penser, de sentir. Puis vous ne serez plus qu’un petit tas de chair recroquevillée sur elle-même, un misérable petit tas qui inspirera autant d’horreur que de pitié.
Imbécile que vous êtes ! Imbécile ! Imbécile ! Approchez-vous de moi, afin que vous puissiez voir à quoi vous ressemblerez bientôt ! Je suis votre miroir, votre double, votre futur ! Voyez votre destinée ! Vous n’y échapperez pas ! Il vous sera impossible d’y échapper ! Quoi ? Que faites-vous ? Vous partez ? Non ! Non ! Je vous en prie ! J’ai encore tant de choses à vous dire ! Vous devez m’écouter ! Vous devez m’aider ! Sitôt que vous serez hors de cette pièce, elle s’avancera vers moi, d’un air menaçant, et elle me torturera à nouveau sans fin ! Elle m’arrachera les entrailles ! Elle me crucifiera ! Elle a eu même celui qui a été en croix ! Je vous en prie ! Restez ! Je vous promets que je serai sage, que je serai raisonnable ! Je ferai tout ce que vous me prescrirez ! Je vous obéirai ! Regardez ! Elle est là ! Elle est là ! Ses yeux jaunes brillent dans l’ombre, elle est prête à bondir ! Voyez comme elle se ramasse sur elle-même ! Je vous en prie, restez ! Restez et sauvez-moi ! Vous n’avez pas le droit de m’abandonner comme ça ! C’est contre votre conscience professionnelle, contre le serment que vous avez prononcé ! Vous devez me sauver ! Ça ne relève même plus de vous, mais d’une instance supérieure ! Par pitié ! Non ! Non ! Je vous en prie, docteur ! Délivrez-moi de ma peur ! >>
Mais le praticien s’en alla sans un bruit.
mercredi 21 novembre 2007
Incident ministériel
Incident ministériel
"Monsieur le Ministre a disparu !"
Le gros homme qui avait surgi dans le bureau du chef de la sécurité en perdait le souffle. Plus il essayait d’aspirer de l’air par la bouche, plus il semblait en manquer et son visage prenait petit à petit une teinte des plus cramoisies, qui seyait particulièrement bien à son costume d’homme en noir. De grosses gouttes de sueur, coulant le long de son front et de ses énormes bajoues - causées pas l’angoisse ou par l’effort surhumain qu’il venait de faire ? - menaçaient, dans leur chute, non pas de former une mare sur le sol - car elles auraient été inévitablement arrêtées par le pli magistral que faisait son estomac -, mais bel et bien de détremper sa cravate de soie jaune, qui disparaissait déjà sous le quadruple-menton de l’énergumène. Amédée Labrunie n’avait jamais été mince, il est vrai. Depuis ses six ans, il avait un petit faible pour le cassoulet et se voyait parfois réduit à le manger en conserve, lorsqu’il sentait que son envie ne lui permettrait pas de patienter les deux jours qu’en nécessitait la préparation. Ce qui arrivait assez souvent, pour être honnête. Il avait cependant fini par trouver la bonne technique : une boîte le premier jour, le véritable cassoulet le second. Cette particularité gastronomique ne lui avait jusqu’ici pas posé de problèmes, mais maintenant qu’il avait fallu traîner - péniblement -, au pas de course, ses quelques cent cinquante kilos, il regrettait amèrement de s’être resservi trois fois à midi. Mais c’était à cause de l’appel des saucisses de Toulouse... Il n’avait pas pu résister.
L’homme bodybuildé qui lui faisait face pensa en le voyant que c’était bien sa veine qu’il arrive quelque chose précisément aujourd’hui, jour de sa séance d’haltérophilie. Il détestait la manquer ; ça le rendait irritable et après, il se faisait gronder par sa mère parce qu’il n’était pas de bonne humeur pour promener Kiki, son hargneux petit caniche, lavé et bouclé de frais, comme chaque semaine, chez « Toutoubeau », le toiletteur du bas de la rue. Cela perturbait le pauvre animal, disait-elle, et ensuite, il avait des problèmes de digestion. La vérité, c’était qu’être abandonné sur le bord de l’autoroute était encore trop sympa pour l’infâme bestiole... Alors l’autre estomac à roulette, qui débarquait dans son bureau en hurlant et glapissant des idioties, n’était pas tout à fait la personne qu’il aurait aimé voir à ce moment-ci de la journée, c’est-à-dire à dix-sept heures cinquante-quatre minutes et treize secondes. D’autant plus que ce n’était pas la première fois qu’il y faisait une entrée fracassante. Il s’était même surpassé aujourd’hui. A huit heures, il était venu demander si quelqu’un surveillait les toilettes, des fois que les journalistes de la presse à scandale, vous comprenez, décident de prendre une photo de M. le Ministre dans une posture très humaine, certes, mais également embarrassante pour sa fonction. A dix heures, il avait exigé que l’on double la garde à l’entrée, l’entarteur fou ayant exprimé plus que clairement ses intentions malveillantes. A midi, il l’avait prié d’aller vérifier si ce n’était pas ce même entarteur fou qui venait livrer le plateau-repas du ministre. Après la pause-déjeuner, il était venu vérifier que le chef était bien revenu à sa place pour assurer la sécurité, et enfin, à seize heures, il s’était fait expliquer, en long, en large et en travers, la procédure à suivre en cas d’attaque nucléaire par des terroristes. A croire qu’il était tombé amoureux de lui, Séraphin Agnelle. En plus, cette fois-ci, il n’était même pas ponctuel ; il aurait dû arriver à dix-huit heures précises, pour lui annoncer d’un air important qu’il pouvait s’en aller, qu’à présent, il se chargerait lui-même de la protection du Grand Homme. Le vigile aurait bien aimé savoir comment...
"Mais vous m’avez compris ?! Alerte générale !!! Monsieur le Ministre a disparu !!! Mobilisez tous vos collègues, la police, la gendarmerie, la garde républicaine ! Appelez une ambulance ! Je l’ai laissé seul une minute, une seule, une toute petite minute, je ne l’avais pas quitté des yeux de toute la journée ( "menteur, pensa l’autre ; et toutes tes amicales petites visites à l’improviste ?" ) et quand je suis revenu, il avait disparu, volatilisé !!! Vous m’entendez ? Il-faut-que-vous-fassiez-quelque-chose-c’est-la-sûreté-de-l’état-qui-en-dépend !"
Agnelle le regarda d’un air sceptique.
"Vous êtes sûr qu’il n’avait pas une bonne raison de s’absenter quelques instants, votre ministre ? Je ne sais pas, moi, un coup de fil personnel à passer ?
- Non non c’est impossible je le connais trop bien il me l’aurait dit c’est un attentat terroriste un coup d’Al Quaïda ou pire de George Bush !!! Il y a urgence ! Vitevitevitevite !!!"
Un peu plus et le bon gros risquait l’apoplexie, le crise cardiaque, la grande lumière blanche et couic ! plus rien. Il fallait avouer que la tentation était grande de le laisser s’énerver là jusqu’à ce que l’irréparable se produise... Mais d’un autre côté, un mort de cent cinquante kilos dans son petit bureau risquait de faire tâche. Et puis l’idée de l’effort qu’auraient à faire les malheureux brancardiers qui emporteraient son cadavre faisait vraiment de la peine au garde, qui finit par prendre son talkie-walkie pour contacter ses hommes :
"Allô, Fraise des bois ? Ici Marguerite. Avez-vous vu le Castor en chef ? Je répète : avez-vous vu le Castor en chef ? Quoi ? Vous n’êtes pas Fraise des bois, mais Pâquerette poussant dans la prairie ? C’est quoi, ce bordel ? Vous avez changé de nom de code ? Parce que vous trouviez que « Fraise des bois » n’était pas assez viril ??? Nom de Dieu, Dupont, si vous continuez comme ça, je vous colle à la promenade du chien de Madame la ministre et ça va pas tarder !! ( Le gros, affolé, commença à lui donner des coups de coude ; Agnelle s’écarta avec dégoût et continua : ) Bon, vous avez vu le Castor en Chef, oui ou merde ?!!! « Merde » ??? Comment ça « merde » ? Ça veut dire « non » ? Dupont, je n’aime pas les petits malins ; vous passerez me voir dans mon bureau, demain, huit heures."
Labrunie se dandinait de droite à gauche, comme s’il avait eu envie d’aller aux toilettes. Le garde passa sur un autre canal :
"Allô, allô ! Lilas odorant, répondez ! ( Son ton devenait de plus en plus rogue ) Lilas odorant, je vous préviens que si vous ne répondez pas, je vous colle à la promenade du chien de Madame la ministre avec... Ah bah quand même ! Vous êtes là ! C’est pas trop tôt ! Comment ? Il n’y a pas de besoin pressant qui tienne ! Quand on est chargé de la si haute mission de veiller sur le couloir quatre, porte six, du bâtiment B, on se retient ! Et qui est-ce que j’entends glousser derrière vous ? Hein ? C’est Fraise des bois ? Vous vous foutez de moi, là ! C’est plutôt Belle des champs, m’est avis, parce que c’est une voix de femme ! Ne cherchez pas à vous justifier : je sais reconnaître un gloussement féminin quand j’en entends un, merci ! ( Le gros s’agrippa au bureau, à la manière de quelqu’un qui va tomber dans le coma d’une minute à l’autre ) Vous avez vu le Castor en chef ? Comment ça, « le gros en noir » ? ( L’autre prit un air offensé, ce qui, ajouté à son visage ruisselant, le rendait encore plus comique ) Non, pas lui ; son patron !!! R.A.S ? Il vous en a fallu, du temps ! Vous serez dans mon bureau, demain, à huit heures cinq ! Il me semble qu’une petite conversation s’impose, entre vous et moi..."
Le gros se mit à hoqueter, tandis qu’Agnelle tentait l’ultime recours :
"Allô, Pissenlit lumineux ? Ah ! Vous, au moins, vous êtes à votre poste. Enfin quelqu’un de fiable ! On ne peut pas en dire autant de tout le monde... Bon, mon petit, avez-vous vu le Castor en chef ? Comment ça, « qui » ? Le Castor en chef ! Mais non, pas le gros en noir ! Décidément, c’est une maladie ! Il faudra que je vous rappelle à tous que lui, c’est « Saucisse virevoltante » ! ( Le visage du gros devint résolument hostile ) Euh... oui, euh... bon, avez-vous vu le Castor en chef ? Comment ça, « vous n’avez aucune idée de qui c’est » !!! Mais ce n’est pas possible !!! Je suis entouré d’une bande d’incapables !!! Le mi-nis-tre ! Avez-vous vu le ministre, bon sang de bois !!! Non plus ? ( Labrunie manque de défaillir ) Je veux vous voir dans mon bureau, demain, huit heures dix ! Compris ?"
Il se tourna vers l’autre, qui tanguait dangereusement.
"Bon, aucun garde en faction ne l’a aperçu. Mais ça ne veut rien dire. Il peut être...
- Appelez la police, l’armée, les services secrets !!! s’égosilla l’obèse, dès qu’il eut retrouvé sa voix. Oh la la... Comment vais-je annoncer ça au chef du gouvernement ? au Président ? On a enlevé Monsieur le Ministre ! Ils sont peut-être déjà en Colombie à l’heure qu’il est ! Ils vont le torturer, nous envoyer une demande de rançon et comme l’Etat français ne voudra pas céder au chantage, ils l’abattront d’une balle dans la nuque et laisseront pourrir son cadavre dans la jungle, à la merci des jaguars et autres bestioles dangereuses !!! Et tout ça à cause de moi !!! Ma carrière est fichue, ils vont me tenir pour personnellement responsable de... ( son regard tomba sur le chef de la sécurité ) Mais non, pas moi ! A dix minutes près, c’était encore à vous de veiller sur lui !
- Hé ho, pas de blagues ! répondit Agnelle qui n’appréciait certes pas la plaisanterie. D’abord, ce n’étaient pas dix, mais six minutes, et ensuite, moi, j’ai fait mon boulot ! J’ai mes gars en surveillance et je visionne les caméras toute la journée ! Et je n’ai rien vu ! Alors n’essayez pas de m’embarquer dans vos histoires, compris ?!
- Vos « gars en surveillance » ? Quel sens de l’humour ! Ils font tout, sauf surveiller ! Ils ne connaissent même pas vos codes idiots ! A ce propos, ça ne va pas se passer comme ça ! Je n’ai absolument pas apprécié le coup de la « Saucisse virevoltante » ! De toutes façons, je savais depuis le début que vous étiez un incapable ! A tel point que je suis obligé de passer régulièrement pour vérifier si vous êtes bien à votre poste ! Monsieur le Ministre disparaît et vous ne voyez rien ! Oui, un incapable ! C’est tout ce que vous êtes !
- Oh ! pas de ça chez moi ! s’exclama le garde, qui s’énervait. Si je suis un incapable, vous savez ce que vous êtes ? Un in-com-pé-tent ! Parfaitement ! Un incompétent ! Vous passez votre temps à brasser de l’air ! Il est vrai que c’est un incroyable exploit, vu toute la graisse que vous avez à promener, mais s’il y a UNE chose de sûre dans ce ministère, c’est que si vous restiez dans votre petit bureau de gratte-papier, au lieu de venir nous emmerder, tout le monde serait content ! Oui monsieur ! Tout le monde !
- Espèce de... Espèce de... commença le gros, qui de nouveau, n’arrivait plus à respirer. Espèce de cloporte !
- Fonctionnaire !
- Analphabète !
- Impuissant !"
Cette charmante conversation aurait pu durer longtemps encore, si, tout à coup, la porte ne s’était ouverte.
"Mais qu’est-ce que c’est que ce chahut ? demanda une voix calme et posée. On vous entend jusque dans mon bureau.
- Mon... monsieur le Ministre ? s’écria Labrunie, l’air d’avoir vu un fantôme. Vous êtes là ?
- Vous n’êtes pas en Colombie ? lui fit écho Agnelle, tout aussi abasourdi.
- Bien sûr que je suis ici, répondit le ministre. Où vouliez-vous que je sois ?
- Mais... mais... balbutia son secrétaire, tout à l’heure... vous aviez disparu... je ne vous trouvais plus...
- Tout à l’heure ? Mais je suis allé aux toilettes ! C’est la nature, ce n’est pas défendu ! N’est-ce pas, Agnelle ? ( le susnommé acquiesça en se mettant au garde à vous ) J’ai d’ailleurs rencontré dans le couloir un journaliste, dont j’ai eu un mal fou à me débarrasser. Au fait, vous n’auriez pas vu ma dactylo ? Je pense qu’elle flirte avec l’un de vos gardes en faction. D’habitude, ça ne me dérange pas, mais là, j’ai des lettres à lui dicter..."
Il s’arrêta de parler, se rendant brusquement compte de l’air abruti qu’arboraient ses deux interlocuteurs.
"Dites-moi, vous deux, demanda-t-il, qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez vraiment l’air bizarres. Complètement à côté de la plaque, pour tout dire. Vous n’avez tout de même pas fumé quelque chose d’illégal ? J’ai remarqué que vous vous voyiez souvent, dans la journée. Pas de bêtises, hein ? Sinon, je vous préviens, ce sera dans mon bureau, demain, huit heures ! Le chien de ma femme a besoin de quelqu’un pour le promener..."
mardi 6 novembre 2007
La complainte de la moule
dimanche 4 novembre 2007
Fil rouge
Fil rouge
De brusques aspirations et une odeur d’air qui emplit les poumons, les inonde, les noie. L’air qui passe et repasse, qui entre et sort, rien que de l’air, aspiré comme un ultime recours. D’abord longuement, lentement, puis de plus en plus vite. Il entre et sort. Entre et sort. Respiration de la panique qui commence à se répandre. Très légère senteur saisie au passage. Quelque chose de froid, d’artificiel, de vaguement mentholé. Une odeur synthétique. Après-rasage ou savon. Sueur aussi, montant peu à peu aux narines. Acre, puissante, désagréable. Odeur de bête. Des saucisses grillées qui passent ironiquement par la fenêtre. Chair cuite, barbecue, feu de bois. Elles s’insinuent, se mêlent aux autres, innocentes et pourtant presque coupables. L’air qui entre sort, entre et sort, de plus en plus rapidement, par secousses, et qui finit par noyer tout le reste.
Bruit de deux respirations, l’une très calme, l’autre qui s’affole de plus en plus, devient sifflante et paraît résonner dans ce cruel silence. Le coeur qui bat si fort que ses battements parviennent jusqu’aux oreilles. Basse obstinée au rythme régulier, tempo rapide fragmentant une durée qui, elle, semble s’allonger dans un ralenti indéfini qui se délite petit à petit, horriblement. Puis des bruits sourds, étouffés par le froissement des vêtements ; des bruits mats, pleins, sourds parce qu’ils sont pleins. Craquements presque imperceptibles, aussi affreux que le reste, mais qui n’en sont que la conséquence. Plaintes, gémissements qui n’osent ni s’affirmer et ni s’aventurer loin de ce qui les a émis, par crainte. Et l’absence de paroles qui surplombe le tout, vide immense qui aspire ce qui aurait pu être dit, comme un gouffre.
Chute sur le carrelage, son froid contrastant avec la chaleur du front qui s’y écrase, surface lisse et dure où s’aplatit une joue et qui n’offre aucun refuge. Mains qui cherchent une prise et qui ne peuvent que glisser dessus. Des mains moites, meurtries, recroquevillées, comme le corps qui vient de tomber, et qui cherchent à se protéger, à échapper, mais qui ne font que renouveler sans cesse le contact avec la froideur et la dureté du sol, tandis qu’au-dessus, la peau douce rougit, bleuit et se fend. Chaleur du sang qui tombe goutte à goutte et forme de petits tas poisseux et glissants qui s’étalent doucement. Douleur qui envahit le corps jusqu’à ne plus faire qu’un avec lui, jusqu’à être lui. Le choc qui s’enfonce toujours plus loin, qui brise les obstacles sur sa route, se retire et revient. Une douleur qui vient s’ajouter alors qu’on pensait ne pas pouvoir souffrir plus. Un instant de répit où elle diminue un peu, puis une autre qui vient s’ajouter. Encore et encore et encore.
La bouche qui devient brusquement sèche, la langue qui passe et repasse, en quête d’humidité, qui a du mal à bouger et semble se coller au palais. La salive a préféré s’enfuir, a tout déserté. Puis des remontées de bile, qui, lentement, se fraient un chemin et accentuent la sensation de sécheresse une fois qu’elles se sont retirées. L’estomac qui s’était un instant douloureusement contracté, recroquevillé sur lui-même, paralysé par la peur, et qui à présent n’en finit pas de se retourner. Goût à la fois âcre et acide en bouche, qui ronge de l’intérieur, paraît de jamais devoir disparaître, mais qu’il faut refouler, avaler. Et puis soudain, celui du sang, épais, écoeurant, omniprésent. Il suinte des dents malmenées, coule des lèvres fendues, fait horriblement disparaître une sécheresse presque regrettée et se mêle ensuite à la poussière, après la chute au sol. Les deux se forcent un passage pour s’insinuer dans la gorge et font remonter la bile, de dégoût cette fois-ci.
Enfin, les formes qui prennent une netteté atroce et deviennent floues la seconde d’après. Le monde habituel, rassurant, s’échappe lui aussi, de plus en plus lointain, laisse la place à un univers de cauchemar beaucoup trop réaliste. Ses couleurs éclatantes, aveuglantes, blessent les yeux, se fondent les unes dans les autres, entament une douloureuse ronde. Elles ne sont plus qu’une immense palette indistincte où rien n’a d’existence propre, puis rapetissent jusqu’à ce que le noir domine. De brefs passages d’obscurité suffisant à désorienter, à détruire le peu de solidité qui restait. Des passages qui deviennent de plus en plus fréquents, mais pas assez pour atténuer le choc d’un monde qui revient à la charge et rappelle la réalité. Les yeux qui errent, qui regardent partout sauf devant eux, un peu comme au début, mais sans aucun espoir. L’espoir est parti avec les rassurantes habitudes. Car quand les pupilles fixent à nouveau le futur immédiat, elles ne voient aucun secours, mais toujours ces coups qui seront niés ou passeront pour de l’ « amour ».